— Par ma porte particulière, Mademoiselle, répondit froidement le personnage. Comme je ne possède point de clé, moi, j’ai dû faire un trou dans le treillage, d’ailleurs fort solide, et je viens de sortir par ce même trou. Chacun ses entrées, les cerises seront mieux gardées !
Marguerite se mit à marcher vite.
— Nous pouvons courir, si cela vous amuse, fit observer l’homme un peu aigrement.
Marguerite ralentit.
— Il me semblait vous avoir dit, objecta-t-il d’un ton sévère, que j’étais fatigué.
Marguerite pensa qu’il devait être aussi fort vieux, et une pitié l’envahit. Elle chercha vainement à régler son pas sur le sien, constatant qu’il allait beaucoup plus vite qu’elle malgré son grand âge. Puis elle songea aux cerises volées, au trou du treillage et à la réception que son père lui ménageait. Elle espérait qu’on ne la gronderait pas. Non seulement on lui recommandait de lire « avec fruit », mais encore « de soulager toutes les infortunes ». (M. Davenel répétait souvent, au dessert : « J’ai bien mangé… que Dieu en fasse autant pour tout le monde. ») Inflexible pour les seuls voleurs, il aurait livré sa propre soupière au vieillard infirme, à l’enfant malade ; par exemple, en dehors de ces deux catégories, il ne livrait rien, pas même la soupe.
Restait l’effraction… Ce serait dur.
Marguerite, en traversant le champ de betteraves, se sentant rassurée parce que l’homme noir se taisait, prépara un petit mensonge. Elle aurait rencontré ce vagabond sur la route et lui aurait offert un secours, ignorant le rapt des cerises. On aviserait quand le voleur serait loin, et elle se chargeait d’indiquer à M. Davenel certaines nuances qu’elle croyait démêler dans la nuit profonde de cet individu.
— Si vous préfériez ne pas voir mon père, risqua-t-elle, conciliante, nous pourrions tourner par les cuisines. C’est justement l’heure du dîner de nos ouvriers, de braves paysans, très bien élevés…
L’homme l’interrompit d’une voix tranchante.