— Félicitations ! Vous avez de l’estomac.
Ils se turent. Marguerite montait un perron.
Dans la salle à manger, où les virulentes céramiques ruisselaient de lueurs de plus en plus brutales, M. Davenel lisait toujours le Figaro. Passant la littérature, il en arrivait aux faits-divers, et du bout de son couteau taillait machinalement une croûte de pain. Quand Marguerite entra, masquant de sa jupe blanche le noir épouvantail, les traits du directeur de Flachère se détendirent : il lisait l’histoire d’un crime abominable et commençait à devenir inquiet parce que sa fille était dehors. Il se leva gaiement.
— Vilaine Margot ! Est-ce que tu veux me faire coucher à dix heures, ce soir ? Où sont tes cerises ? Tu rapportes ton panier vide. Hein ?…
Marguerite s’effaçait, présentant le nouveau convive, et derrière la robe blanche il aperçut la bête nocturne aux yeux de phosphore.
— Monsieur…
— Monsieur, déclara l’homme noir, je viens dîner. Mademoiselle m’a invité de votre part et je tombe d’inanition.
Il s’assit juste en face du poulet rôti que la bonne n’avait pas voulu enlever avant le retour de Mademoiselle.
— Voilà, papa, commença Marguerite, très gênée, tandis que son père la foudroyait d’un regard d’étonnement. Monsieur a faim… Je l’ai rencontré devant le clos neuf. Il m’a demandé la charité, j’ai cru bien faire en te l’amenant, car je sais que tu es toujours gentil pour les pauvres.
L’épouvantail s’était placé sur une des petites chaises d’asperges montées. Il s’accouda sur la nappe et promena ses yeux cruels du père à la fille. Sale comme un ramoneur, il semblait conserver le long de ses vêtements, primitivement sombres, une espèce de couche de suie, de boue, la couleur même d’un ancien enfer traversé. Il avait le teint bistré, les lèvres mordues, les prunelles ardentes d’un noir intense dégageant de légères flèches d’électricité bleues.