— Le discours de Mademoiselle contient quelques inexactitudes, fit-il sèchement. Elle ne m’a pas rencontré devant le clos neuf, parce que j’étais dedans. Je ne lui ai pas demandé la charité parce que cette vertu théologale est une créature allégorique qui n’assouvirait pas tous les appétits d’un homme tel que moi. Je lui ai avoué, simplement, que je trouvais les cerises d’une digestion trop rapide, et je suis venu pour ajouter des mets plus substantiels à mon premier repas. Vous permettez, Monsieur ?
Ce disant, fourchette en main, il attaqua le poulet.
Stupéfait, le père de Marguerite roulait des yeux d’officier retraité entendant sonner le clairon.
M. Davenel était un père noble de cinquante ans. Sa régulière figure de paisible bourgeois, soldat de l’industrie, s’illuminait facilement d’une rougeur guerrière. Mais cela tenait bien plus à son tempérament sanguin qu’à ses idées sur le droit des pauvres, et il aurait donné le poulet, s’il en avait eu le loisir. M. Davenel était bon, très bon, presque aveugle de naissance.
— Monsieur, déclara-t-il d’un ton rogue, je ne vous connais pas. Je dois m’en rapporter à ce que ma fille me dit. J’espère, au moins, que vous ne lui avez pas manqué de respect ? (Il ajouta, emphatique et un peu moqueur :) Vous voliez mes cerises, tout à l’heure ? Vous êtes mon hôte à présent…
— … Car, continua l’épouvantail lui coupant la parole avec une entière sérénité, si je n’étais pas votre hôte vous me flanqueriez dehors ? Je vous ferai remarquer que, pour flanquer un hôte dehors, il faut qu’il soit entré. Donc, ce n’est guère que son hôte qu’on peut envoyer au diable puisqu’on le détient. Ne vous gênez pas. Je veux très bien m’en aller, seulement après dîner. J’ai accepté une invitation.
— Vous avez faim, Monsieur, dit Davenel au comble de la stupeur, et croyez que je n’ai jamais refusé un verre d’eau…
— A qui avait faim ? De mieux en mieux ! Je suis reçu dans une drôle de maison. Soit, Monsieur, je boirai volontiers — pas d’eau, j’ai horreur de l’eau — à votre santé ce grand verre plein de ce petit bordeaux. Est-ce bien du Bordeaux ? (Il fit claquer sa langue.) Non. C’est du Bourgogne. Et le verre est un récipient moyen-âge datant du Bon-Marché. Excellent vin, Monsieur ! Détestable style ! Maintenant, le reste du poulet étant compris dans le verre d’eau, je me l’adjuge. Je vous en prie, Mademoiselle, donnez-vous la peine de vous asseoir. Je me souviens de vous avoir fait courir sous prétexte de vous suivre.
Le père et la fille ne pouvaient plus parler. Ils n’étaient ni tristes ni gais, pas davantage en colère, mais seulement enveloppés d’un vertige. Depuis dix ans qu’ils habitaient Flachère, on avait vu bien des chemineaux récalcitrants, bien des ouvriers saouls, bien des voleurs venant vous vomir à la face leur indigestion de fruits ou leurs menaces de vous en dérober d’autres. Point ne s’était encore trouvé, sur les routes franchement égalitaires de leur gouvernement, un fou de cette espèce.
M. Davenel battait des paupières.