Marguerite ouvrait les bras, témoignant de sa complète ignorance. Tous deux se rapprochèrent. La fille posa sa main sur le poignet du père, désirant ne pas l’abandonner dans une pareille extrémité.
— J’ai eu tort de t’amener ce Monsieur, chuchota-t-elle, confuse.
Davenel dit, tout haut, sentencieusement :
— On n’a jamais tort de chercher à faire le bien, ma fille.
L’épouvantail, qui broyait entre ses deux solides mâchoires les derniers morceaux du poulet, grommela :
— Moi, je suis de l’avis de Mademoiselle votre fille. Elle a eu tort. Il faut toujours laisser les voleurs à leur place, c’est-à-dire dans leur misère… qui est la liberté.
Davenel s’avança, crispant les poings. Quand on touchait à sa fille, on gâtait tout.
— Vous, fit-il bombant le torse, vous êtes un insolent, et peut-être… peut-être… (il semblait fouiller dans sa mémoire, se rappeler enfin des bribes de lecture ou de conversation) peut-être… un anarchiste, Monsieur !
Marguerite eut un frisson de curiosité. Tiens ! En effet ? Pourquoi pas ? Un anarchiste, cela expliquait l’histoire des cerises. La reprise individuelle, le partage des fruits de la terre, ne jamais travailler… qu’à sa soif et boire toujours sans travailler, les bombes au fond des caves et les discours incendiaires dans les réunions publiques. Ce devait être ce genre d’animal féroce. Elle en avait donc rencontré un ! Elle qu’on tenait éloignée des grands centres, du Paris mondain, où, disait-on dans les feuilles, on traite poliment ces gens-là en se servant des socialistes comme intermédiaires. Et une cacophonie de mots baroques, d’expressions crapuleuses, de phrases de théâtres, bouleversait sa petite cervelle de bourgeoise pure.
L’anarchiste, en somme, était un monsieur comme un autre, avec cette différence qu’il avait le droit à la folie périodique et qu’on le respectait, durant ses accès, pour sa spéciale maladie, un peu comme on respectait jadis les innocents battant la campagne. L’anarchiste n’étant jamais qu’un à la fois, il représentait une simple bête de luxe, très ruineuse, que la meilleure société entretenait pour égarer l’attention, se fournir des alibis, quelque chose comme les jeunes lions apprivoisés de Sarah Bernhardt.