Tout en se débitant à elle-même ces lieux communs, Marguerite serrait nerveusement le bras de son père. Elle voulait voir la suite. Elle se sentait fière d’avoir saisi « au vol » cet oiseau rare.
M. Davenel, s’il était moins enthousiasmé, inclinait, cependant, à l’indulgence, parce que cette espèce-là est un signe des temps. On fait la part du feu, voilà tout. On transige, on cause, on pousse le personnage du côté de la porte en lui promettant de s’intéresser à sa doctrine, les jours de pluie, et on l’engage doucement à aller se faire pendre ailleurs, car, chose désagréable, quand on reçoit un anarchiste plus que l’espace d’une visite de cérémonie, on devient son complice.
Pour le moment, la part du feu se bornait au panier de cerises et au poulet rôti. L’aventure se terminerait bien.
— Marguerite, souffla le directeur de Flachère, si tu te retirais ? Il est tard, j’ai à causer avec Monsieur.
Ah ! non ! elle n’irait pas se coucher comme une petite fille de quatre ans.
Elle résista de la tête.
Cet anarchiste, en temps qu’anarchiste, avait fort bon air. Il était noir, il était sale. Son visage souffrant et anguleux s’accentuait sous le hâle des incendies ou la flétrissure des nuits de mystère. Tout jeune il avait déjà des rides et, masque de comédie antique, il ouvrait formidablement les mâchoires.
M. Davenel, soupirant, se gratta le front.
Il eut, peu à peu, la vision d’un autre personnage, nippé, décrassé, représentant un honnête travailleur, venant grossir le régiment d’ouvriers casernés dans la ferme. On manquait toujours de bras à l’école de l’agriculture.
L’épouvantail passait, lui, du poulet aux haricots verts. Davenel s’assit en face de son hôte, remua les lèvres.