— Non, Monsieur, je ne suis pas un anarchiste, déclara l’homme noir lui coupant la pensée. Je suis un voleur, un simple voleur, venant de voler les cerises du prochain sans sa permission, ce qui est un prodigieux travail, j’en sue encore ! Et je ne veux rien faire de plus parce que j’aurai le bon goût de demeurer le criminel intelligent.

Résigné à toutes les transactions, histoire de garantir les cerises de l’avenir, M. Davenel hocha le front.

— Le criminel intelligent ? Vous voilà bien ! Vous ne pouvez me donner une meilleure définition de l’anarchiste, mon ami, dit-il d’un ton paternel. Vous volez mes fruits, et, grâce à cette… vétille, vous arrivez à manger mon dîner. Seulement, je vous devine, moi, le maître, celui qui a le droit de faire coffrer le voleur. Je me trouve en présence d’une exception, d’un criminel intelligent, capable de raisonner son cas. Vous êtes jeune…

— Il y a malentendu, monsieur le Directeur, riposta l’épouvantail, en attirant d’un souple mouvement de coude le compotier rempli de fraises plombière. Je ne suis pas votre ami puisque je n’ai pas l’honneur de vous connaître, et je n’ai rien de commun avec un voleur de profession. Inutile de me parler de ma jeunesse.

— Je saisis, fit Davenel, tordant sa serviette et affectant la bonhomie d’usage. Vous avez partagé. Mais le partage, étant donné votre appétit, ne serait pas égal. Nous mangeons moins que vous. N’est-ce pas, Marguerite ?

Marguerite, assise sur une seconde sellette vert d’asperge, regardait ses pieds.

— Oui, papa.

— C’est parce que vous êtes malade, sans doute, dit flegmatiquement l’épouvantail, se versant un flot de vin.

— Nous préférons rester sur notre appétit, c’est plus raisonnable. Vous allez vous griser.

— A votre aise, Monsieur, et à votre bonne santé, Mademoiselle. Je ne me grise jamais. Ce sont les voisins qui tournent !