| MONSIEUR VÉNUS | 1 vol. |
| LA SANGLANTE IRONIE | 1 vol. |
| L’ANIMALE | 1 vol. |
| LA PRINCESSE DES TÉNÈBRES | 1 vol. |
| LES HORS-NATURE | 1 vol. |
| L’HEURE SEXUELLE | 1 vol. |
| LA TOUR D’AMOUR | 1 vol. |
| LA JONGLEUSE | 1 vol. |
| CONTES ET NOUVELLES, suivis du THÉATRE | 1 vol. |
| L’IMITATION DE LA MORT | 1 vol. |
I
DEMEURE CHASTE ET PURE
… Marguerite posa le livre sur le guéridon, se gratta la racine des cheveux, examina ses pieds — dans le doute elle regardait ses pieds, qui lui donnaient toujours des conseils mesquins parce qu’elle les avait fort petits — puis elle essaya de penser.
La lecture d’un roman est, pour une femme, une aventure défendue qu’elle se permet d’ajouter à sa vie quotidienne. Marguerite, point femme encore, lisait souvent, car elle s’ennuyait. De la grande bibliothèque d’en bas, elle montait chez elle des aventures anciennes et modernes, tâchant de peupler d’agréables fantômes sa chambre de jeune fille, une chambre pâle où tout était virginal, transitoire : les rideaux couleur d’aube, le papier à semis de pâquerettes, les meubles laqués blanc, le tapis de toisons floconneuses, les vases d’albâtre sur la cheminée, les ouvrages au crochet, trop nombreux, sortes de toiles d’araignées couvertes de neige dentelant les coins du tissu même de l’ennui.
Son père lui recommandait de lire « avec fruit » (recommandation de jardinier en chef). Marguerite s’y efforçait, lisant n’importe quoi de n’importe qui, de préférence les pages où il y a des dialogues, et s’appliquait à réfléchir mûrement ; mais elle ne s’intéressait guère qu’au jeune homme, le mauvais sujet de l’histoire, tressaillant au seul mot mondain de flirt comme si on lui eût pincé la peau. Plus cela lui paraissait impossible, plus elle se sentait capable d’y penser, sans, d’ailleurs, en récolter d’autres « fruits » que beaucoup de bâillements nerveux. Elle abandonnait tous les jours quelques heures aux désordres de son imagination pour, le reste du temps, épousseter avec soin la poussière soulevée en son cerveau par le rapide passage du grand amoureux ou du séducteur fieffé, lequel passait orageusement soit à cheval, soit à bicyclette.
De même elle époussetait les menus objets de sa chambre, tenant son sanctuaire dans un ordre exquis, renouvelant les fleurs chaque matin, terminant, chaque soir, un rond au crochet fabriqué machinalement ainsi que tisserait en un chœur de chapelle une araignée à pattes blanches probablement incapable de dévorer son mâle, selon le singulier usage des araignées. Tout, chez elle, était frais, joli, odorant. Ses armoires s’ouvraient comme des sachets d’iris et son linge, compté, numéroté, brodé, s’entourait de faveurs. Mélangées au blanc intense de toute cette percale fine, les faveurs, bleues pour les chemises, roses pour les pantalons, donnaient l’illusion d’un innocent drapeau national encore dans ses langes.
Le livre, clos, sur le guéridon laqué blanc, conservait un aspect hostile au milieu de la naïveté voulue de la pièce. Il était relié en vilain carton noirâtre, pas suffisamment ancien pour inspirer le respect, pas assez neuf pour intriguer la vertu. De plus, écrit en une langue dure, âpre, d’une sincérité malséante, il osait parler de la peste. La peste ? Comme c’était fini, maintenant, des grandes catastrophes, des grands dévouements… Monseigneur de Belzunce ?…
Maintenant on avait l’hygiène.
Marguerite, ayant retiré tout le fruit possible de sa lecture, ouvrit sa fenêtre pour chasser les souvenirs malsains.
Elle contempla les jardins de Flachère, sa maison, sa demeure si purement caressée du soleil.