Par l’amoureux incendie d’un ciel de juin, autour d’elle s’épanouissaient les fleurs les plus rares, les plus suaves, qui avaient appris, mieux qu’en aucun lieu du monde, l’art de pousser vite et régulièrement. De larges allées rayonnaient, de la ferme de Flachère, en étoile, s’enfuyaient loin, torrent charriant des parfums à perte de vue et d’odorat, des ondes de parfum, des cercles sans cesse s’élargissant de senteurs de plus en plus vives. La maison, une construction élégante de genre hollandais, en bois gris fer, ornée de découpures blanches, espèces de dentelles de sapin, formait le moyeu de cette roue fleurie, et elle, Marguerite, maîtresse de la maison, était, à sa fenêtre, le centre de ce moyeu d’où tourbillonnaient les rayons des fleurs, des roses, des lys, des jacinthes, des violiers. Les violiers, surtout, répandaient une odeur délicieusement troublante. Au fond de leur lourd parfum, peut-être vulgaire, il y avait du poivre, de la vanille, des clous de girofle, du musc, et des haleines de femmes riches, entassées au théâtre, un soir de représentation de gala.
Marguerite, accoudée sur l’appui de sa fenêtre, joignit les mains dans une extase, une soudaine envolée de tout son être vers la nature, l’adorable nature qui lustrait les fleurs pour son seul plaisir. Elle fut enthousiasmée, brusquement, au sortir d’un livre nauséabond, d’un cauchemar, de voir le ciel si bleu, les arbres si verts, la cour de la ferme-école dans un tel état de propreté. Oui, les histoires de jadis n’étaient bonnes qu’à mettre en relief les vérités contemporaines. Il est nécessaire au bien-être moderne de comprendre la nature autrement que sous le rapport du cimetière. Autour des grandes villes, ne faut-il pas de grands jardins où les hommes travaillent, se refont une santé, une honnêteté, se régénèrent eux-mêmes en fertilisant le sol !… Et le goulot de la pompe, dans la cour, à droite, reluisait comme de l’or, et, à gauche, la volière des pigeons favoris venait d’être sablée d’un sable d’argent… Les étables, les granges — ces nouveaux systèmes à charpentes démontables — les petites loges des travailleurs réunies en alvéoles de ruches, tout respirait la paix, ce calme solennel que donne la fortune justement et légalement acquise. Partout régnait une inexplicable beauté administrative.
Marguerite elle-même était belle, plus belle de toute la splendeur de son milieu. Fleur croissant sur des fleurs, s’étalant en étoile blanche, avec des coudes blancs sortant des manches du corsage immaculé, avec des petits doigts fuselés, en rayons blancs, se rosissant un peu sous les ongles comme des bouts de pétales qui toucheraient la lumière. Ses cheveux, pouff châtain bouffant haut sur les tempes, volumineux et légers, se cerclaient de petits peignes d’écaille ciselée mettant des reflets blonds clairs aux endroits sombres, un reflet de fortune, car elle était richement coiffée, ainsi que doit l’être toute jeune fille qui respecte son père… Sa chevelure lui prenait ses meilleurs soins, et le gardien-chef ne ratissait pas mieux les allées pour la venue d’un ministre qu’elle ne domptait les fameuses mèches rebelles dont on parle dans les livres, mèches bien encombrantes dans la vie ordinaire. Elle avait les yeux bleus, d’un beau bleu foncé comme le ciel du soir, des yeux humides sans raison, pareils aux corolles des belles de nuit, lesquelles se mouillent de joie rien qu’en s’ouvrant, et elle restait un peu pâle, quoique d’apparence assez robuste, parce que les jeunes filles qui attendent un mari pâlissent toujours en attendant. Ses dents étaient éblouissantes et ses lèvres, à peine carminées, se pinçaient, de temps en temps, pour dissimuler une envie de rire, Marguerite ayant le désir sage de garder son sérieux devant les profonds mystères de la vie. Elle aussi savait tout le prix d’une prudente administration des beautés naturelles. On peut chercher à en acquérir davantage, à la condition de conserver la ligne. La ligne, la tenue, tout est là, et telle fleur, tel sourire, qui dépassent les limites, doivent être arrêtés net ; ça romprait le charme de s’émanciper en brindilles inutiles ou en gaîtés intempestives. L’art de la femme est de se contenir sans éclater. L’art du pépiniériste est de crucifier avec méthode.
Oh ! les roses de la ferme-école de Flachère ! Merveille et délices ! Du haut de sa croisée, Marguerite leur jetait un salut approbateur, très gravement, car il est des heures où l’on communie avec toute la terre, on se sent sa créature de prédilection, sa reine ; il suffit pour cela de jouir d’une bonne santé, d’une bonne conscience, et d’espérer une grosse dot.
La collection des roses de Flachère était une chose unique dans le monde entier. Chaque rosier possédait son tuteur de bois injecté au sulfate pour le garantir des pucerons, numéroté, étiqueté. Il n’y avait point chez eux d’artiste imprévoyant pour laisser les branches s’enguirlander à l’aventure et perdre toute la sève de l’espèce en mariages d’inclination. Dieu merci, les rosiers poussaient droits, fiers de leurs noms baroques, s’arrondissant en choux qu’on émondait tous les matins. Dans les choux verts pointaient des boutons, comme des épingles de verroterie sur une pelote, puis s’épanouissaient les roses, une à une, en danseuses qui défripent leurs jupes de mousseline sous les regards calmes d’un metteur en scène.
La moitié de la grande circonférence des fleurs était occupée par les roses. Cela représentait bien cinq cent quarante-deux variétés, depuis l’églantine à cœur modestement pâle, comme les joues de Marguerite, jusqu’au prince chinois, Li-Pé-ho, dernière variété d’une espèce à feuilles jaunes tigrées de brun, ressemblant aux pompons tout à fait contre nature qu’on fabrique pour ornement d’église.
Têtes dressées, en faux-cols, au port d’armes, les rosiers s’immobilisaient devant la maison, montant une garde d’honneur.
— A quoi peuvent penser les fleurs ? songeait Marguerite.
— A quoi peuvent rêver les femmes ? avaient l’air de se demander les roses.
Mais Marguerite et les fleurs, qui ne pensaient à rien, tout en ayant l’air de réfléchir, abandonnaient cependant le meilleur de leur âme, c’est-à-dire étaient jolies, sentaient bon, parce que venait le soir… le soir, si mystérieux !