Interminablement les champs de betteraves s’allongeaient sous la pluie, prenant la dimension d’une mer, ayant des remous et des moires, des courants, toute une marée qui entraînait à perte de vue des vagues énormes de feuilles. Et, coupant ces champs comme des barques retournées par une bourrasque, les ponts, couleur de goudron, esquissaient leurs formes d’épaves fuyant au large. Des routes unies se déroulaient plus blanches, frangeant d’une ligne d’écume ces sombres masses de verdures et d’eau mêlées, des routes désespérément blanches.

C’était un paysage navrant.

L’homme avait découvert, du côté de la forêt, tout près de la limite gouvernementale, une hutte déserte, une espèce de cabane de berger, ou de braconnier, bâtie en claies d’osiers, que le torchis maintenait tant bien que mal à l’état de murailles. Le toit s’effondrait en avant, et, en arrière, les branches de genévrier s’ébouriffaient, laissant filtrer les averses. Cette demeure, toute primitive, avait l’avantage, pour son habitant, de dominer la situation. Devant son ouverture — car il n’y avait plus guère de porte — s’étalait ce grand pays, somptueusement désolé, jusqu’au fleuve, et par delà les rangées de peupliers masquant le fleuve remontaient les collines jusqu’au ciel. On aurait vu poindre un gendarme de plusieurs lieues. Durant la semaine de beaux jours qui venait de s’écouler, il avait été possible de coucher en plein air, tantôt dans une meule de foin, tantôt sous les petits ponts rustiques. On ne pouvait plus y tenir, maintenant ; l’eau ruisselait, suintait de partout. En marchant, elle giclait du sol comme si la pluie sortait de terre au lieu de choir. L’homme, depuis huit jours, errant de place en place, avait remarqué bien des choses anormales et subi de graves déconvenues. Cette splendide contrée donnait, au soleil, l’illusion d’un paradis, nouvel Éden administratif où tout était prévu pour exciter et punir la gourmandise, mais elle dégageait, par les mauvais temps, une abominable tristesse. Cela imitait réellement trop le cimetière. De plus, la boue de ces terrains si bien entretenus ne séchait pas, elle tachait, huilait les vêtements comme une glu. Cette boue collait sans changer de nuance, restait humide. La terre, la bonne terre naturelle dont nous sommes tous pétris, est brune d’abord, jaunâtre ensuite, s’effrite sous l’ongle et s’en va en poussière. La terre n’est pas malpropre tant qu’elle n’est pas triturée chimiquement par l’humanité. Pourquoi donc ce sol fertile se montrait-il si méchant vis-à-vis de ceux qui ne possédaient pas de vêtements de rechange ? Il ne fallait plus songer à se nettoyer une fois tombé dans un fossé de Flachère. L’homme en avait pris son parti ; une sorte de somnolence le paralysait depuis l’excellent repas qu’il s’était offert chez le directeur de la ferme-école. A quoi bon les soins de toilette ? Ses habits, jadis de drap fin et de coupe anglaise, se confondaient à présent avec le hâle de sa peau. Il aurait bientôt plus de trous que de taches et toutes ses misères s’égaliseraient sous le même vent de malheur. Son chapeau de feutre mou pleurait des larmes de deuil le long de son dos, lui plaquant ses cheveux aux tempes, et il s’essuyait d’un geste machinal en se barbouillant de noir quand cela lui glissait dans les yeux.

Lorsqu’il eut rencontré la cabane, il se sentit capable de dormir des années, il était dominé par le sommeil invincible qui s’empare de ceux qui n’ont plus l’espoir du lendemain. Il allait se vautrer là, en animal désormais tranquille, abdiquant sa dignité de personnage pensant, et, couché de tout son long sur une litière presque pourrie, un fumier de feuilles, il avait dormi profondément, sans un rêve appréciable. A son réveil, la vision morne de ce pays raviné par une pluie tenace lui semblait un cauchemar ; il devinait des choses plus mornes encore dans les dessous de ce spectacle correctement effrayant, et il demeurait immobile, étendu, le menton sur ses deux poings, écoutant le floc floc de l’eau qui agrandissait ironiquement toutes les flaques. L’homme ne songeait pas à réagir, ne s’étonnait pas. Il subissait la contagion de la tristesse calme régnant autour de lui. Il est certain que ce pays se changeait en vaste nécropole, mais, chose horrible, les morts, sous les fleurs ou la boue, devaient grouiller. Une abondante vermine travaillait les flancs de la planète en cet endroit béni. Quel genre de vermine ? On percevait des râles sourds, des hoquets, des bruits de dégorgements souterrains, tout un remue-ménage de gens ou de machines condamnés à ne pas se montrer. Il suffisait de mettre son oreille contre le sol pour se convaincre qu’il y avait quelque chose là-dessous. L’homme, très las, se souciait peu d’approfondir le mystère. Il trouvait cette terre hostile au pauvre monde, voilà tout.

Probablement une ferme-école selon les nouveaux rites de la culture intensive, un département inconnu parmi ceux de la science industrielle, et puis on devait fabriquer du sucre avec toutes ces betteraves monstres, en les faisant macérer dans l’indulgence du directeur de la colonie ! Que lui importait ! On ne rencontrait aucun sergent de ville. L’essentiel était de ne pas se laisser prendre au piège d’un salaire quelconque, car on le ferait vivre malgré lui et lui ne voulait plus que végéter. Il serait une plante, moins qu’un animal, un arbre aux racines féroces qui cherchent quand même un aliment, de la sève, afin de soutenir le cœur du chêne pourtant à jamais foudroyé.

Devant la tanière de l’homme se déroulait une nappe de terre noirâtre, inculte encore, à demi noyée par les averses ou peut-être seulement baignée par cette eau qui montait en bouillonnant des entrailles de ces champs copieusement fumés. L’endroit était nu, sans un brin d’herbe, s’imbibant par place des petites mares couleur de café. Cela ne sentait pas le fumier ordinaire. Une odeur écœurante, fade, une odeur affreuse, mais rectifiée, s’exhalait de ces bouillies de nègre, la senteur morte de choses déjà tellement mortes qu’elles n’ont plus de nom en aucune langue. Et cette odeur que transmettait la pluie tout en l’atténuant possédait aussi un vague relent de jupes sales.

L’homme se dit que l’heure venait de déterrer un repas quelconque. La veille, il avait mangé de délicates petites carottes nouvelles, délicieusement sucrées, mais cela ne l’avait pas rassasié. Cependant, s’il avait faim, il manquait de courage pour la chasse, de l’excitation nécessaire qui lui ferait trouver bons les légumes crus. L’air de cette contrée offrant tous les luxes des tables bourgeoises bien servies, les primeurs, les gros fruits et les fleurs splendides, ne vous donnait pas un grand appétit par surcroît. L’homme sentait son estomac malade, peut-être faute de viande, peut-être à cause de cette spéciale odeur, ce relent d’évier mal lavé, que répandait la belle terre bénie, toute grasse de son fumier onctueux. Il était incapable d’aller voler des cerises ou d’exiger le poulet rôti directorial. Ce qu’il faisait là, gisant comme une loque, il n’en savait plus rien, mais il devinait qu’il commençait à pourrir. Et ses instincts lui demeurant fidèles, il s’efforça de protester un peu.

Un vol de corbeaux vint s’abattre en tournoyant dans le champ inculte. Les sombres oiseaux se posèrent sur des mottes de boue, et là, les pattes triturant, le bec plongeant, ils fouillèrent. Ils prenaient l’allure de vieux savants humant avec délice les immondes matières premières devant servir à la glorieuse transformation de l’or.

L’un deux s’approcha familièrement de l’homme couché, le bec luisant, tendant son gros nez d’acier bleui au feu des forges, dardant une paire d’yeux cerclés de rouge, bésicles de personnage cruel et railleur.

L’homme eut un léger frisson.