— Est-ce qu’il me croit mort ? songea-t-il.
Et pour se prouver à lui-même qu’il ne l’était pas, il saisit un caillou, le lança d’un geste furieux.
L’oiseau poussa un cri de malédiction, pivota un instant, puis resta les ailes raides.
D’un mouvement souple, l’homme rampa et vint se pencher sur son agonie.
— Eh bien, mon vieux ? Le mort saisit le vif ! dit-il en l’agrippant par ses plumes hérissées.
L’homme contemplait sa proie, les regards vagues.
— Non, ce n’est pas tendre comme du poulet, mais avec des aromates, on pourrait essayer tout de même.
Rentré chez lui, il se mit à creuser un trou, organisa un âtre, consolida un fragment de tuyau qui passait au milieu du toit de genévrier ; trois pierres lui servirent de chenets, de lèche-frite et une baguette de bois mince lui permit d’embrocher son oiseau plumé, vidé, de le faire tant bien que mal rôtir devant un feu qui fumait un peu, tout en parfumant la viande, car il avait choisi comme combustible la branche maîtresse du toit. Le corbeau, le bec bas, tournait, petit cadavre lamentable, écorché d’un côté, brûlé de l’autre ; il avait des cuisses violettes, des pattes noires, et son œil rouge dardait un dernier sortilège.
— Ce n’est pas très mauvais, déclara l’homme après le festin.
Il s’essuya la bouche et, de nouveau, se coucha, puisqu’il manquait de chaise, à plat ventre, contempla la morne tristesse de la campagne. Il fallait bien accepter son misérable sort comme cette terre, inondée d’horreur, avait l’air d’accepter sa répugnante fécondité. Au loin, les corbeaux fuyaient, bande lugubre n’aimant pas les surprises de la vie humaine.