Le champ vers deux heures se peupla d’ouvriers, une seconde bande noire vint remplacer l’autre. La pluie fondue en brouillard estompait des silhouettes d’hommes et de femmes dont les jambes paraissaient plus sombres que le reste du corps. Le tueur de corbeau s’aperçut qu’ils étaient tous chaussés de grandes bottes. Il connaissait ce genre de bottes-là… oui… on en rencontrait le soir dans les carrefours parisiens, des paires de jambes toutes pareilles qui remontaient les escaliers obscurs, surgissaient des orifices des égouts. Quel singulier pays où les travailleurs de la terre, les piocheurs, les laboureurs, portaient des bottes d’égoutiers ? On avait donc à se défendre contre l’animosité de la boue ? Non seulement elle collait, mais elle était venimeuse ? Les paysans, silencieux, semblaient chercher des points de repères dans leur champ ; ils tenaient des crocs de métal, de longues cannes de fer, et ils plongeaient de temps en temps dans le flot de cette vase fétide, remuaient à la façon d’inspecteurs d’une ligne qui serrent l’écrou d’un rail. Que signifiait ce travail ? Les femmes suivaient, drainant la boue et l’égalisant. Peu à peu l’eau des flaques diminuait, était bue lentement par des bouches invisibles. Cependant il continuait à pleuvoir.
— Je ne comprends rien à leurs travaux, songeait l’homme. Ils m’empêchent de digérer !
Il devenait de plus en plus certain que la pluie sortait de la terre dans cette étrange contrée. On aveuglait la voie d’eau et le sol se séchait, malgré les cataractes du ciel, reprenant sa consistance normale.
Les ouvriers, bien vêtus, bien nourris, mais de teint blafard — sans doute un effet de lumière courant jaunâtre là-haut sur les collines — ne disaient rien, les femmes ne se disputaient pas, ne chantaient pas ; elles manœuvraient avec une indolence flagrante. On s’imaginait aisément l’état d’âme de ces gens à voir leurs mouvements ni fatigués ni actifs : cela pousserait bien tout seul. Et on triturait cela d’un bec solide et sûr imitant les corbeaux. La terre, pressée comme une éponge, rendait l’eau, gardait la fange, une haleine tiède soufflait, en dessous, pour gonfler les grains et on devait récolter le lendemain, du train où l’on entendait ronfler les machines.
— M’ont-ils vu ? se demandait l’homme un peu inquiet.
Personne, du reste, ne s’occupait de lui. Ces gens sérieux, tout à leur affaire, n’avaient pas l’idée de lui disputer la possession de sa cabane. Il se trouvait entre les deux limites : l’une, la muraille gouvernementale séparant le champ de la forêt, l’autre, un imperceptible renflement du sol qui se prolongeait à l’infini, sorte d’immense serpent qu’on aurait enterré le long de la plaine. Il faisait partie du déchet, un coin de broussaille et de bruyères qu’on défricherait plus tard, si le gouvernement reculait sa borne ! Pour le moment, on avait assez de travail ailleurs, le vagabond pouvait demeurer là, très inconnu et très inutile, avec le dernier bagage du pittoresque. Derrière lui, la forêt mystérieuse gardait encore des sites charmants qui ne produisaient pas de fleurs doubles, ou de légumes à cornes, et il aurait la récolte des simples, simple lui-même.
Il tâchait de se rappeler le nom de cette forêt. Mais, lacune bizarre, il ne se rappelait pas de nom de forêt, ne retrouvait au fond de sa mémoire endolorie qu’un titre de boulevard : les Filles du Calvaire. Cela ne se rapportait nullement à sa question mentale. Il dormit un moment, abruti par les miasmes fluant du sol, et il fut réveillé dans un roulement de coups sourds. Il regarda, effaré, autour de lui. Les ouvriers, espacés dans le champ, n’étaient plus que des ombres chinoises se baissant, se relevant en gestes énigmatiques, leurs grandes bottes, leurs crocs de fer et leurs chapeaux de paille leur donnant un aspect à la fois conquérant et pacifique. Les coups sourds se précipitaient en grondement sinistre. Un orage ? Non. S’il faisait une lourde tiédeur d’étuve en bas, en haut, on n’apercevait ni lueur, ni nuage, tout était gris sans déchirure. Les grondements venaient de la terre comme la pluie. Dans cet endroit du monde tout était factice, et on ne voulait contracter aucune dette envers le ciel.
L’homme, après une heure d’attention, comprit enfin qu’il s’agissait du canon ! Derrière lui et derrière la forêt il y avait une école d’artillerie ; après les champs de légumes monstres, le champ de tir où fleurissaient les obus de gros calibre imitant l’éclatement de gros melons trop mûrs au soleil de l’industrie moderne.
— C’est complet ! songea l’homme. Des soldats, maintenant ? Quel paradis !
De très mauvaise humeur, il se leva, fit craquer ses membres et sortit résolument de sa tanière.