— Une nappe d’autel, si vous préférez, maugréa-t-il. C’est plus luxueux et encore plus aveuglant pour des yeux de pauvres bêtes.

— Vous croyez donc, Monsieur l’anarchiste, que c’est moi qui leur fais peur ? Vous n’êtes pas aimable ! dit-elle, gardant son accent de curieuse timide.

— Monsieur l’anarchiste ? Comment, vous aussi ? Ça continue ? gronda-t-il en relevant la tête avec le coup de fouet de sa ligne.

Il fut attendri, malgré sa mauvaise humeur, par l’apparente bêtise claire de son joli visage de demoiselle propre, une bêtise qui semblait pétrie de lait et de roses, aussi d’une vanité fine à parfum de fleurs d’oranger. Il pensa que si elle éteignait le nimbe de son ombrelle rouge, il la verrait moins jolie, plus pâle, un brin chlorotique, peut-être inquiétante. Elle s’appuya, résolument, au tronc du gros saule, faisant virer son nimbe et agitant les branches d’une main fiévreuse. Elle se déterminait, par ce beau jour de chaleur, à tenter la coupable expérience d’apprivoiser un homme. Et quel homme ! Elle ne se rendait pas bien compte de ce qui arriverait s’il lui manquait de respect, mais un animal comme celui-ci lâché en liberté sur les terres de son père serait toujours le prisonnier de son bon vouloir et ne resterait pas longtemps dangereux. Elle consulta un moment ses pieds, les étirant hors de l’ovale précieux de sa jupe, et ses pieds pointus chaussés de bottines anglaises luisant de méchanceté jaune lui suggérèrent cette ineptie mondaine :

— Vous avez tellement piétiné les convenances, chez nous, certain soir…

L’homme sombre, étendu tout à plat dans la fraîcheur des herbes, se soupira ironiquement à lui-même :

— Ceci est une phrase de chère Madame au salon. Que d’embarras pour un voleur !

— Mademoiselle ! rectifia la jeune fille avec une pruderie spontanée très amusante.

— C’est que vous avez l’air méchant comme une vraie femme quand on vous contemple en dessous. (Il sortit sa ligne de l’eau, se mit à la rouler, y mettant tout le soin possible. Il avait construit cet engin lui-même avec une vieille gaule et du fil trouvé par hasard. Cela resservirait le lendemain matin, dès l’aube, car l’après-midi s’annonçait mal.) Alors, chère Mademoiselle, pourriez-vous m’expliquer pourquoi ça ne mord pas ici ? A cette place délicieuse, voilée par les hautes herbes et les rideaux souples de ces branches qui nous entourent de leurs guirlandes… idylliques ?

— Oui, je vous le dirai… si vous êtes sage, Monsieur l’anarchiste.