— Vous ne savez donc pas du tout où vous êtes, Monsieur ? Vous ne connaissiez donc pas les épandages de Flachère avant d’y venir ? dit-elle en se baissant pour cueillir une fleurette rose de ses doigts rosés.

— Non, répondit-il un peu confus, depuis ma chute dans le fossé du clos des cerises et votre gracieuse invitation à dîner, je n’ai eu d’autres occupations que de chercher ma nourriture ou de fuir les hommes. Je ne comprends rien à rien. D’ailleurs, je me moque du milieu. Manger, dormir, rêver, peut-être, cela me suffit. Je vis seul et désire ne rien savoir. Les épandages me laissent froid. Je suis pour le pittoresque contre l’hygiène, généralement. Mais permettez-moi de m’étonner, une fois encore, de la solidité de votre estomac. Vous allez là dedans comme… chez vous ! Que des fleurs soient plus blanches et plus pures de toute la noirceur et de toute la malpropreté de leur fumier natal, je le veux bien, mais que vous puissiez respirer cela… vous, une jeune fille ?…

Marguerite, qui avait fermé son ombrelle, rougit, malgré l’absence de son nimbe pourpré. Elle démêlait un vague compliment, un rayon de courtoisie au milieu du mépris montant du jeune homme. Il était jeune en dépit de ses airs de vieillard. Anarchiste, soit ! Cependant il possédait du style et, ma foi, causait comme un mauvais livre.

Elle répliqua d’un ton fébrile :

— Mon Dieu, j’y suis habituée. Puisque mon père y vit, je dois y vivre et m’y trouver bien. J’ai perdu ma mère de bonne heure et on m’a donné la direction de la maison pour m’occuper. On ne s’ennuie pas quand on a le soin du ménage. Papa parle souvent de me distraire, mais, moi aussi, je préfère l’isolement. Les Parisiennes que je pourrais recevoir sont facilement impressionnables, font les petites dégoûtées… les Parisiens risquent des plaisanteries stupides, et si j’ai la réputation d’une fille fière, c’est seulement que je veux aider le directeur de Flachère dans son entreprise sans tolérer de gêneurs. Je trouve l’œuvre qu’on nous a confiée belle par ses résultats présents : nos fleurs, nos fruits, et bonne pour l’avenir lorsqu’elle aura rendu à la Seine toute sa limpidité. (Elle ajouta, malicieuse :) Et je m’habille de blanc pour prouver aux ennemis des sociétés utiles que l’on peut vivre immaculée sur… le fumier en question.

L’homme remarqua qu’elle venait d’exprimer les sentiments d’une brochure socialiste. Il eut un rire sourd.

— C’est admirable ! Nous sommes nés pour ne pas nous comprendre, mademoiselle Davenel. Ce qui m’inquiète, c’est que je vous soupçonne l’intention de m’évangéliser. Moi, j’aime à me vautrer dans la fange, mais j’ai le cynisme de le dire, et pour ce que ça me rapporte, franchement, je serais bien sot de me gêner. Mon existence me semblerait tourner au cauchemar burlesque si je devais aligner des choux dans toutes les immondicités de ma façon de voir. Souffrez que je demeure le plus respectueux des anarchistes… les bras croisés. Blanchir la boue, métier de dupe !

Il faisait pourtant chaud et doux à regarder cette jeune fille, fine fleur de la bourgeoise culture intensive. Ce travail de régénération par l’engrais valait bien la recherche de l’absolu dans le crime, après tout. C’était de la morale potagère à la portée de tous les vagabonds de la pensée : poètes ou malfaiteurs politiques.

Il ajouta :

— Enfin, pourquoi désirez-vous que je représente l’anarchie dans le royaume de vos nobles épurations ? C’est agaçant ce collage d’étiquette sur une pauvre diablesse de plante déracinée qui a l’envie modeste de vivre très en dehors du sol.