— Voudriez-vous mettre le comble à votre obligeance, Mademoiselle, en m’apprenant aussi ce que l’on distille chez vous, dans vos usines souterraines ? Vos jardiniers ont des bottes d’étranges formes et sur vos terres, très hospitalières, je l’avoue, puisque l’on ne m’y a pas encore arrêté, je ne dors que difficilement tant je suis écœuré par certaines émanations. J’en ai la fièvre, je vous jure.
Marguerite s’était assise à l’extrémité du promontoire, dans un bras du fauteuil de verdure pompadour, elle tordait une branche de saule autour du manche de son ombrelle et elle prenait la pose d’une jeune fée levant sa baguette pour métamorphoser un fleuve d’immondices en une rivière de diamants.
Cependant elle se taisait, perplexe.
Marguerite Davenel n’aimait point à parler de la Chose parce qu’il y avait le Mot.
Ces terres luxuriantes, aux végétations monstrueuses et aux rendements fabuleux, étaient empoisonnées comme ces ondes, coulant d’un noir mystérieux de résidus de grand-œuvre. Il fallait toute la magie de l’été, toute la clarté du soleil pour en oublier les dessous profonds, pareils aux creusets mêmes de la vie à l’horreur première et chaotique des limbes de la vie. Quand elle était petite fille, elle avait entendu des masses de discours sur la matière et lu, étant plus grande, des tas de comptes rendus très glorieux où l’on égalait les épandages au paradis terrestre. Cela ne lui laissait pas de souvenirs agréables. Elle avait toujours confusément redouté, pour l’hermine de sa robe de demoiselle à marier, fille unique d’un brave homme prétentieux, ces histoires de chimies puantes d’où sortait leur fortune comme ces gros melons de sucre émergeaient, jaunes et gonflés, du fumier abominable qu’on appelait, proprement, l’engrais humain. A leur tour, les belles terres brunes pompaient, en éponges dociles, toute la fétidité de la capitale, à leur tour les prairies et les bois, les collines et les vallées s’imprégnaient de l’horrible boue gluante. Un pays tout entier, merveilleux, était soumis à la plus effroyable des profanations : se transmuer de marais en cloaque et de fumier en or ! Les roses, les épis et les grappes puisaient leur sève dans le fameux engrais humain, et au fur et à mesure que le célèbre tout à l’égout fluait de Paris en un abcès crevant, la Seine se purifiait durant que la terre de ses rives (ces rives fleuries qu’arrosent la Seine !) s’engrossaient d’une fertilité honteuse ruisselante de toutes les sanies de la ville ! Assainissement et bucolique jardinage ! Oui, seulement c’était le grand ridicule, cette chose louche qui fait grincer les gens du meilleur monde. Oui, le père de Marguerite portait la décoration, la flamboyante faveur couleur de sang, pour avoir, le premier, dirigé l’équipe de ses égoutiers champêtres, hommes vraiment courageux dont quelques-uns étaient morts (au champ d’honneur), ayant respiré de trop près les émanations qui écœuraient l’anarchiste.
Oui, on savait que ce noble soldat de l’industrie, maintenant officier, se consacrait au soin de séparer l’eau pure de la fange, une opération de drainage tenant du sortilège, et, chaque année, c’était lui qui faisait goûter au ministre de l’Agriculture (jamais le même) les progrès de cette prodigieuse purification. Oui… on devait triompher… Mais il y avait les réclamations affolées des riverains, le petit village en rang de dominos consternés devant la double floraison de la peste, cette onde, jadis vert-bleu, devenue noir bitume, et ces jardins rectilignes infectés à perte de vue, tout ce noble décor de campagne paisible envahi par la décomposition asphyxiante. On leur promettait la fermeture totale des égouts dans dix ans, et d’ici là beaucoup de vieux pêcheurs subsistant jadis de leur coup de filet seraient partis pour augmenter la fermentation. Il y avait les grands propriétaires qui se sauvaient, se bouchant les oreilles et surtout les narines, les mille et une procédures au sujet des infiltrations meurtrières dans les puits, les fontaines, les mares ; les carrières s’éboulant soudain dans l’irruption d’une cataracte nauséabonde, les rafales de vent d’ouest emportant des odeurs affreuses des kilomètres plus loin, les faisant s’abattre comme une trombe d’épouvante sur des pays de plaisance, villas pimpantes, pavillons de chasse, rendez-vous d’amoureux d’où fuyaient les habitants éperdus… et, quelquefois, jusqu’aux oiseaux.
Les oiseaux (les rossignols particulièrement) aiment l’eau pure. Ils la boivent dans les ornières, mais ils aiment mieux la distiller eux-mêmes sans passer par les lois compliquées de l’hygiène moderne. Les petits roucouleurs se fichaient tellement des successifs ministres de l’Agriculture qu’il n’en restait plus autour de Flachère. Si les roses y sentaient plus fort qu’ailleurs, d’une senteur pesante à force d’être magnifiée, les oiseaux, eux, n’y voulaient plus chanter, ce qu’ils voyaient, pourtant de haut, leur coupant la respiration. Seuls, les funèbres corbeaux, luisants de prospérité comme le bon terreau noir, se promenaient en bandes et trituraient du bec, faisant peu à peu la conquête de leur véritable domaine seigneurial, une contrée que dominaient la pourriture et le silence.
Les espèces des insectes, elles aussi, avaient changé. On trouvait de singuliers moustiques, en nuées épaisses, battant les eaux troubles de leurs ailes molles. Ils ne piquaient pas, mais tombaient en pluie sur les fruits ou les viandes, y devenaient subitement de petits vers grouillants et corrupteurs. Des sauterelles énormes, noirâtres, produisaient des larves dégoûtantes, des pucerons à trompes éléphantines dévoraient les légumes en y introduisant des sucs vénéneux. Sur les salades, d’un vert métallique, monumentales, des chenilles et des lombrics, d’aspects inconnus, se donnaient rendez-vous, bavant du venin. On commençait à ne plus vouloir manger de ces légumes, autour de Flachère, c’était le potager maudit, un vaste cimetière où brillaient déjà les feux follets de la légende, tout le phosphore des imaginations surexcitées, révoltées.
Les pétitions ne prouvaient rien. Les émigrations pas davantage. On n’était jamais les plus influents. Le gouvernement même n’était pas le plus fort. Il subissait, comme le reste du monde, la contagion du progrès. Pour nettoyer une ville, il lui fallait salir la campagne, et on ne pouvait pas lui demander d’assassiner les riches Parisiens pour sauver des amateurs d’air pur, trop pauvres pour aller vivre dans une ruineuse agglomération de gens propres. La violente averse des réclamations ne réussissait qu’à rendre complètement fous certains entrepreneurs des travaux suburbains, qui, se mettant à écouter tous les conseils, tapaient au hasard des masses calcaires et canalisaient dans des terres incapables de boire l’infect calice, trop durement entêtées, pour daigner se montrer poreuses.
Marguerite Davenel remuait tristement toute cette fange en pensée, ressassant ses désillusions intimes, le front incliné devant ce malfaiteur qu’elle trouvait heureux d’ignorer la Chose… s’il connaissait l’emploi vulgaire du Mot, et Marguerite, la riche demoiselle, tremblait de le voir sourire de cette misère morale comme elle aurait pu sourire des vêtements sales du pauvre garçon.