M. Davenel, affairé, en redingote neuve, passait, dirigeant des jardiniers qui portaient des cartouches où les R. F. traditionnels étaient écrits en légumes, et des corbeilles de fruits montés, merveilles d’équilibre. Tout ce monde bourdonnait comme une ruche au soleil déjà brûlant. On mangeait le premier déjeuner en courant, mais on s’arrêtait pour boire et ce n’était jamais la première fois. Un grand jour !… le jour de l’orgueil légitime pour tous les épandages, le jour des félicitations gouvernementales ! Comme au bon vieux temps, deux tonneaux, rouge et blanc, étaient en perce du côté de la pompe, on allait boire à la santé de Mademoiselle. Des enfants arrivaient chargés de bouquets, quelques-uns apportaient un oiseau pour la volière, une paire de colombes, un petit merle, un chardonneret encore au nid ; la demoiselle aimait aussi les oiseaux après les fleurs, et on lui en donnait beaucoup pour son argent qui était pur, sans odeur, comme la rayonnante étoile de son nom était sans parfum. Marguerite remerciait, embrassait, un peu de haut, pressait les mains, maternelle, tendait des sucres d’orge et des gâteaux et parlait du feu d’artifice amené de Paris depuis la veille. On verrait des choses étonnantes, cette année ! Le père harcelait de questions tout son personnel. Avait-on repeigné la pelouse ? Avait-on frotté les cuivres des chaudières et des buanderies ? Les réfectoires seraient-ils sablés convenablement ? Il fallait répandre du thymol partout et vaporiser un peu d’eau de menthe dans les caves communiquant aux dessous. Il se multipliait, suant, soufflant et grondant, quand on vint lui dire à l’oreille que la glace manquerait pour le banquet, car la glacière venait de subir une avarie, il se mit à jurer, tout saisi d’horreur. Avec cela que l’eau serait fraîche aujourd’hui et qu’elle pouvait être bue sans glace ! Il se précipita vers les cuisines, laissant sa fille pincer la bouche de dégoût. Elle, cela lui importait peu, la cérémonie du verre, le rite officiel, puisqu’elle ne buvait jamais que des eaux minérales.

Cette année-là, le ministre de l’Agriculture se trouvait être un ami de collège du directeur de Flachère, et la fête se doublait d’une réception intime. Le docteur Garaud, un apoplectique démocrate, un brave homme très laid, un peu niais, qui prenait au sérieux la crise des betteraves et l’éternelle mévente des vins, venait pour tutoyer en plein discours son vieux camarade. Cela devait produire un certain effet, au moins aux yeux des domestiques de la maison. A midi on entendrait retentir la modeste fanfare de la coopérative jouant l’hymne national ; le petit Decauville pavoisé aux trois couleurs s’arrêterait devant l’une des avenues plantées de rosiers, et, l’air d’un joujou accouchant d’un monstre, il mettrait bas le gros ministre rougeaud, encore solide, ma foi, pas plus de quarante-cinq ans, haut en couleurs de santé comme en nuances radicales et grand distributeur de mérites agricoles. Pauline, la femme de chambre de Mademoiselle, avait fait remarquer — pourquoi ? — que ce ministre était garçon. Il n’en devenait pas plus respectable, mais ce célibataire donnait à songer à toutes les jeunes filles comme aux époques de féodalité un seigneur aurait donné à trembler à toutes les pucelles d’un hameau. Certes, le pauvre homme ne passait point pour un Don Juan : de poils rares, le nez de travers, la vue courte, la parole embarrassée, le ventre proéminent, à la Gambetta, dont il était le bien lointain imitateur, il n’avait pas de séduction de tribune, encore moins de prétention d’alcôve. Cependant, les jeunes filles sont ainsi bâties qu’un mâle célibataire ne peut intervenir sans les intéresser pour le bon ou le mauvais motif.

— Qui va-t-on placer à sa droite, Mademoiselle ? Fera-t-on dîner l’enfant du bouquet comme la dernière fois ? demandait Pauline, très excitée.

— Non, je pense qu’il est plus convenable de ne pas mettre de fillette mal élevée entre nous. Vous savez toutes les bêtises qui en résultent ?

Et Pauline comprit que ce serait Mademoiselle qui prendrait la place de la fillette, donnerait peut-être elle-même le bouquet qu’on avait commandé tout blanc : marguerites, tubéreuses et roses thé. En terminant l’ornementation de la tente officielle, Marguerite se prit à rêver d’une étrange manière. La femme de chambre avait jeté le mot magique : garçon ! Un ministre ne peut guère se dispenser de se marier, tout de même ! Celui-ci faisait faire les honneurs de son ministère par sa sœur, de cinq ans plus âgée que lui, une ex-bigote, disait la chronique, qui avait renoncé à ses habitudes religieuses pour tenir un salon officiel — Paris vaut bien qu’on oublie la messe — et qui semblait momifiée par la crainte de s’y montrer ou trop vieille provinciale ou trop nouvelle libre-penseuse. Garçon ? Un ministre garçon ? Est-ce que cela pouvait durer ? Ah ! ce qu’on devait lui en jeter à la tête des héritières de tous les genres à ce garçon-là ! Filles d’aristocrates, filles d’industriels, filles tout court : de ces grandes aventurières qui osent la fusion des arts… d’agrément et de la politique. Ah ! ce que les cervelles des jeunes personnes, allant au bal régulièrement comme les chasseurs vont à la chasse, devaient fermenter ! A cause de ses habitudes de lectures romanesques, Mlle Davenel s’inventait facilement des situations amoureuses qu’elle tressait avec quelques brins de réalisme et plusieurs ficelles de son imagination. Un ministre garçon apporte, un jour de fête, un élément de trouble sentimental pour toute jeune personne ambitieuse qui se donne la peine de réfléchir. Épouser un ministre… oui… mais un homme si laid, si gros ! Après tout, qu’est-ce que la laideur masculine ? Le simple et naturel repoussoir de la beauté féminine. A l’idée de mariage succéda l’idée d’amour. Un homme laid peut-il éveiller une pensée d’amour ? Marguerite, laissant brusquement là les guirlandes, rentra dans la maison encore sens dessus dessous à cette heure matinale. Elle esquiva les demandes éplorées de deux bonnes dressant des pièces froides sur une étagère et monta chez elle, le visage soudain fermé. Elle fouilla dans un tiroir, y découvrit un numéro de revue illustrée où le nouveau ministre était photographié en pied, le poing robustement appuyé sur la tribune. Pas mal comme type de socialiste à tous crins, mais pas assez de crins, décidément. Et puis l’amour… Elle se pencha vers son miroir. Elle était vraiment si bien, aujourd’hui ! Cette blouse bouffait si avantageusement pour la poitrine, cette ceinture de soie verte serrait si justement la taille et ses cheveux la diadémaient si royalement (car un peu de royauté ne messied pas à qui veut s’offrir un ministre radical). Et puis… et puis…

— Quelle sotte, cette Pauline ! murmura-t-elle avec le dépit anticipé de ne pas réussir.

L’amour ! Et aussitôt elle songea, sans s’expliquer nettement ce brusque revirement d’imagination, à l’anarchiste.

Celui-là n’était pas plus séduisant, mais il était jeune et possédait l’attrait du mystère. On pourrait comploter une mise en scène : se rendre intéressante par une feinte terreur, dire des choses en a parte, tirer le ministre à elle derrière une portière ou dans le jardin, côté des roses, se présenter comme cela, de profil, et elle se repenchait sur son miroir, l’œil agrandi par une sorte d’épouvante mal dissimulée, murmurer, les dents claquant un peu, le souffle court, le corsage agité par une palpitation : « Monsieur le Ministre, mon père ne vous a pas dit… Moi, je crois de mon devoir… si vraiment cet homme est dangereux, s’il venait pour encore une bombe ou un coup de poignard ? Vous êtes un grand personnage (gros surtout !), notre hôte sacré (là, elle chercherait le mot gentil, la phrase touchante)… Enfin, monsieur le Ministre, je vous confie mon embarras, nous avons ici un anarchiste, et depuis que je vous ai vu je ne songe qu’à ce danger possible. » Ce serait bien le diable si ce ministre garçon ne s’apercevrait pas, au moment même de l’imaginaire danger à lui révélé, de la beauté plus que réelle de la révélatrice… et alors… Elle avait bien juré à l’anarchiste qu’elle ne le dénoncerait pas, mais ses affaires de cœur n’avanceraient guère sans un coup d’état, un de ces crimes que la raison commande… Quant au brin d’amour ? Un nouveau revirement se fit en elle.

L’anarchiste réapparut sur une autre mise en scène de son imagination, qui fermentait intérieurement comme les dessous du pays merveilleux qu’elle habitait. Elle se représenta le sombre garçon, un garçon aussi comme le ministre, posant une bombe derrière le fauteuil officiel, faisant sauter la table somptueusement servie, le ministre, son père et l’enlevant, elle, trésor intact, pour la garder comme otage au fond d’un bouge parisien. Elle contemplait dans sa glace toute cette tuerie d’un œil calme. Le ministre, qu’elle avait dû épouser afin de régner dans le grand monde socialiste, avoir un salon d’où sortiraient les destinées de la France, gisait, son gros ventre ouvert, rendant les intestins, à la fois horrible et grotesque, son père s’étendait les bras en croix, le front troué ; toutes les bonnes, les enfants de la crèche, les ouvriers de la ferme se dispersaient en hurlant des imprécations. Seul, cet homme noir, satanique et féroce, se mettait à rire en lui liant les mains pour l’empêcher de se défendre…

— Mademoiselle, dit Mélanie, la cuisinière, pénétrant tête baissée dans son rêve de massacre, il n’y a plus de perles du Japon pour le potage !