— Je ne vous dénoncerai pas, moi, toujours !

— Eh ! qui vous demande sa grâce, ici ?

— Ne vous fâchez pas, Monsieur, je voulais vous aider à vous sauver, car il me semble que vous le méritez.

— Sauvé, par une femme ! Non. Merci, chère Mademoiselle, j’ai tellement horreur des femmes que… je tiens à ne rien leur devoir, pas même la vie !

Et il se retira du salon de verdure du pas qu’un prince aurait pris pour abréger une audience.

V
LE VERRE D’EAU MINISTÉRIEL

Dès l’aube de ce jour de fête sociale, les ouvrières de Flachère, sous l’habile direction de Mlle Davenel, tressaient des guirlandes et ornaient la tente officielle de gerbes artistiques. Travail récréatif que l’on commençait à savoir par cœur, comme on savait, jadis, fabriquer mécaniquement, de mères en filles, le reposoir de la fête Dieu. Dans la grande cour de la ferme hollandaise, les bâches grises, recouvrant ordinairement les fourrages, se reliaient aux platanes par des torsades fleuries et battaient en voiles de navire cinglant vers des contrées tropicales. — Il ferait certainement une chaleur terrible à midi, sinon quelque redoutable orage le soir. — Les jeunes femmes butinaient autour d’un énorme tas de marguerites des prés dont les étoiles blanches prenaient, çà et là, des crispations d’araignées malades, car, dans cette température étouffante, il ne fallait pas espérer conserver épanouies les fleurs des champs, les plus difficiles en fait de fraîcheur, celles qui ne comprennent rien aux facticités des réceptions mondaines. Tous les ans, depuis sept ans, on discutait, la veille, le changement probable de la décoration du lendemain : mettrait-on encore la grosse guirlande blanc pur, qui avait eu un si beau succès la première année ? Ou mélangerait-on, au blanc pur, des bleuets, des coquelicots, avec une intention plus nationale ? Et chaque année, à l’aube de la fête, on se rangeait du côté du blanc pur, des simples marguerites, sans introduction d’autres fleurs parce que, vraiment, c’était bien mieux, plus distingué ; ensuite Mademoiselle s’appelait ainsi et les marguerites, ses sœurs, ne pouvaient jamais être cueillies en un meilleur moment pour aller rendre hommage à la maîtresse de la maison. Les jeunes filles, en petits bonnets de mousseline, déjà frisées, étalant d’irréprochables tabliers de toile, causaient avec des mots précieux et prenaient des attitudes de gravures reproduisant des ébats champêtres. On oubliait les labeurs noirs des mauvaises semaines dans des boues infectes. Des fleurs, des lingeries légères couvraient le sol de leur virginal abandon, et l’eau dont on aspergeait les guirlandes semblait exhaler une senteur mielleuse.

Marguerite Davenel formait le centre du groupe, vêtue d’une blouse de batiste garnie de malines, la taille serrée par un étroit corselet de satin vert, une boucle d’or lui liant les cheveux sur la nuque, toute prête à recevoir son monde dès le matin puisque c’était sa fête à elle — Sainte-Marguerite, le 19 juillet — le même jour que la réception du ministre de l’Agriculture. Elle n’était plus qu’une Marguerite blanche et blonde, simple et rayonnante, au cœur d’or comme les autres, mais sûrement la plus fraîche du tas, car personne, chuchotait-on, ne viendrait la cueillir pour la jeter brutalement dans les entrelacs si compliqués du mariage. Debout, s’agitant, s’animant, ordonnant le joli désordre, on l’entendait crier :

— Il faut tresser à douze brins ! Que la guirlande du milieu soit grosse, très grosse ! Voyons, Lucie, Jeanne, Clémence… de votre coin cela ne fournit pas assez. Ajoutez-moi des touffes par ici, et par là, rattachez le feston sous un bouquet. Il ne manque pas de fleurs, cependant.

Et la guirlande s’allongeait, s’arrondissait, gonflait en gros boa blanc tacheté de jaune, grimpait le long des mâts, bordait les tables, dentelait les nappes, relevait d’embrasses lourdes les deux pans de la tente, face à la route par où viendrait le ministre.