Ce jour de fête, elle se sentait extrêmement prête. Sa beauté s’en exaspérait. Un matin pareil, elle fuirait, elle se sauverait emportant ses bijoux et son argent, elle s’en irait pour cacher son nom et travailler à n’importe quoi chez n’importe qui. Elle enviait souvent sa propre femme de chambre, Pauline, cette fille si vulgaire dont les hommes avaient librement tâté, prétendait-on. Qui pourrait librement tâter d’une fille comme il faut ? Épouser un bourgeois de son rang… l’ingénieur, par exemple, qui était venu visiter les tuyaux des dessous ? Non ! Cela, jamais ! Mieux valait fuir ou sécher sur pied ! Princesse… ou rien.
Elle donna les clés de la lingerie et déroula de ses mains expertes le service damassé : les églantines, toujours employé pour la circonstance.
Un peu avant midi, le Decauville amena, au son de la fanfare de Flachère, une vingtaine de messieurs en habits noirs sous de légers pardessus d’été, des cache-poussière clairs de coupe anglaise. Le ministre était en chapeau de paille (innovation charmante). M. Davenel, en chapeau haut de forme, représentait, de loin, le vrai ministre. Le père de Marguerite ayant la croix et l’oreille du gouvernement marchait allègrement comme un homme qui ne souhaite plus rien. Il ne se tourmentait point du futur mariage de sa fille et n’aurait certes pas osé rêver un prétendu en la personnalité encombrante du gros Garaud. Sa fille ne voulait pas se marier, heureusement, car il fallait une maîtresse de maison très avisée lors de pareilles réceptions. De temps en temps, il respirait fort, de l’air d’un qui s’essouffle à traîner le char de l’État, mais il flairait, de près, son atmosphère dont la qualité balsamique ne lui semblait pas assez balsamique. Il faisait terriblement chaud. Par instant, une étrange exhalaison venait avec les bouffées du parfum des roses, comme un relent d’eaux ménagères, une senteur de décomposition masquée par les produits chimiques. Rien n’arrivait à dissimuler complètement les fameux dessous des épandages, et malgré l’habitude, leur directeur savait d’une façon péremptoire d’où venait le vent selon son genre de parfum. Garaud s’épongeait le front, tourmenté d’une crampe d’estomac. Il y pensait aussi à la qualité de l’atmosphère, mais quelle corvée sociale n’a pas son petit moment pénible ? A la première entrevue publique les deux anciens intimes ne se tutoyèrent pas, pour ne point gâter l’effet du discours. Il fut question de l’éternelle prospérité de la ferme-école et d’une récente loi sur les sucres. On présenta un vieux serviteur, M. Jacqueloir, qui demandait le bureau de tabac de Sarblay, le village voisin ; M. Gaufroi, comptable, qui rimait à ses heures des compliments ; puis on se mit à table pendant que la fanfare répandait des torrents d’harmonie aigrelette qui ne rafraîchissaient guère le temps.
Marguerite, debout à l’entrée de la tente officielle, avait eu une dernière imagination. Arrachant le tablier de sa femme de chambre, elle en avait ceint ses hanches, et une main dans une pochette, l’autre offrant le bouquet virginal, elle avait murmuré :
— Monsieur le Ministre, je suis votre dévouée servante.
Ce n’était pas très spirituel, mais c’était juste à l’unisson d’une réception rurale. Le Ministre, rendu à la jovialité de la campagne, embrassa paternellement la jeune sournoise en disant :
— Votre fille, mon cher Davenel, prouverait à elle seule que les belles fleurs ne peuvent acquérir plus d’éclat et de parfum qu’ici.
Cette phrase maladroite bouleversa tous les projets de Marguerite. C’était pénétrer dans leur intimité par la mauvaise porte, la trappe trop fameuse d’où surgissait pour elle toutes les suffocations de sa vie de fille chaste.
— Les marguerites ne sentent rien, monsieur le Ministre, déclara-t-elle un peu railleuse.
Très embarrassé de son bouquet, Garaud le posa dans son assiette.