— Mais si, mais si, fit-il, bonhomme ! Un peu la fourmi quand on s’en approche de trop près. Il n’y a pas de fleurs sans odeur, bonne ou mauvaise, et les Chinois prétendent que l’assa fetida exhale une senteur des plus suaves.

Ignorant le nom de la fille de son meilleur ami, le pauvre médecin agriculteur pataugeait ingénument. On lui présenta des enfants qui dirent des à-propos où le nom de la reine du lieu s’unissait au titre de père de l’agriculture. Alors Garaud, pour s’achever dans l’esprit de la jeune fille, lui rendit son bouquet avec un soupir de soulagement.

— Je vous offre vous-même à vous-même, ma charmante voisine.

Marguerite, désenchantée, devait manger, elle n’avait pas faim, et se montrer aimable sans aucun prétexte. De plus, son père, inquiet pour la succession harmonieuse des plats, lui lançait des regards terrifiés. Manquerait-on de glace ? Les vins étaient-ils convenables ? (Tous les crus prenaient comme un goût au fond des caves à cause des infiltrations.) Par bonheur, la conversation se généralisa. L’instituteur racontait les exploits de la municipalité contre un grand seigneur du pays, qui avait résolûment fermé les grilles de son verger devant l’invasion des engrais artificiels. Des journalistes spéciaux discutaient sur la grosseur des légumes vraiment stupéfiante ; un petit blond, très pommadé, expliquait la clôture prochaine du grand collecteur d’Asnières, la victoire de l’assainissement sur l’empoisonnement.

— Merveilleuse cuisine, mon cher ! déclara le ministre, se penchant à l’oreille de Davenel après le turbot sauce câpres.

— Oh ! fit celui-ci confus, cette sacrée chaleur gâte tout. Nous aurions voulu te faire goûter nos régents cueillis du matin, à midi on ne peut pas les cuire sans les abîmer.

Les régents étaient des choux-fleurs, des monstres du plant sud, sorte de boule de rampe géante, d’un blanc d’ivoire, qu’un ver nouveau détériorait depuis deux ans, un ver affreux, lombric blanc presque invisible tellement il collait à la substance du chou et qui se développait dès que le légume se trouvait hors du champ, séparé de sa tige. Rien qu’à l’apercevoir, les éplucheuses de Flachère poussaient des cris.

— Vous devez avoir de curieuses collections d’insectes, dit le ministre avec la satisfaction de quelqu’un s’essuyant la bouche après boire.

On établit le relevé nominatif des ennemis des plantes. Les anciens n’étaient rien en comparaison des nouveaux, qui semblaient grossir et se métamorphoser selon les différentes monstruosités des légumes améliorés. Un puceron des rosiers prenait du ventre, copiant l’envergure exagérée des roses. Le ver fouisseur des navets, celui qui trace des galeries et s’en va en refermant son trou comme complice du vendeur des halles, s’allongeait, rose et pansu, pour pomper le sucre des betteraves. De l’avis des chefs d’équipes des épandages, tout engrais qui bonifie la terre doit améliorer nécessairement la race ténébreuse des vers qui l’habitent. L’engrais humain, qu’on appelait, par décence : la dernière méthode, avait bien son mauvais côté. Ainsi les salades… A ce moment du déjeuner, il y eut une discussion âpre entre les jardiniers en chef et la presse agricole, qui avait entrepris une campagne ridicule contre les salades nouvelles manières. Pourquoi n’arriverait-on pas à aseptiser les salades ? Les ennemis n’étaient pas immortels et on pouvait, en dosant habilement les matières chimiques, tuer dans l’œuf tous les parasites redoutables. Il fallait savoir doser.

— La dose ! Tout est là ! s’écria le ministre, retrouvant sa voix de tribune avec ses vieilles études du quartier Latin.