Il y avait de l’orage dans l’atmosphère, décidément.
Le soir, il y eut en effet du vent et de la pluie. Le ministre fut obligé de rentrer par le Decauville avant le feu d’artifice. Le père Garaud s’en allait content. Il avait vu des légumes, des plants de betteraves et des gens ivres. Ça ne le changeait pas de ses anciens comices agricoles. La petite Davenel était gentille avec son tablier d’opérette et le papa bien collant avec ses explications sur la récente maladie du chou-fleur… Enfin, la corvée terminée, on allait dormir en oubliant la prospérité des épandages.
— C’est égal ! songeait le brave homme un peu rabelaisien à l’heure du cigare, c’en est… ils ont beau dire… c’en est même beaucoup trop !
Philosophiquement, il voyait défiler, à la flamme verte des éclairs, de grands champs de boue caramélisés sous les averses ; les immenses mares fétides s’étendaient au loin, s’étalaient comme des taches d’huile noire au milieu du cirque des collines, ombrées encore par la réprobation menaçante de la forêt demeurée vierge. Et il ne s’imaginait guère, le bon docteur Garaud, qu’il avait failli épouser la petite Davenel, cette jolie fleur de la somptueuse pestilence. Il ne s’en serait jamais douté, lui, le si tranquille célibataire !
Là-bas, sous la tente officielle, les guirlandes hachées par la pluie s’effeuillaient lamentablement. Tout ce blanc pur retournait aux ténèbres et, çà et là, une marguerite, demeurée pâle, se recroquevillait comme une araignée, une araignée blanche à force d’être malade.
VI
FAUST ET MARGUERITE
Le père de Marguerite était un homme raisonnable qui aimait à faire des phrases. Il existe toujours chez les honnêtes gens un besoin d’arrondir les angles du hasard par des mots. Il ne s’agit pas de ridiculiser ces honnêtes gens et d’arriver, de ridicules en ridicules, à prouver qu’ils sont plus dangereux que les bandits, mais de démontrer qu’un brave homme en parlant pour le plaisir de parler et de prévoir les angles du hasard déchaîne souvent les mauvais instincts assoupis au fond de leurs niches. Les instincts sont des chiens de garde. Ils sont fidèles et féroces, aboient la nuit à l’ivrogne qui chante et se laissent empoisonner par le vrai malfaiteur… ce ne sont que des bêtes très utiles ou nuisibles selon que l’on compte ou ne compte pas sur eux. Mieux vaudrait ne jamais les réveiller. M. Davenel avait, lui, peur de se compromettre par des actes, fussent-ils excellents, et il estimait les mots, en prononçant de très sonores avec un ton de bonhomie joviale quand il éprouvait le besoin de garer sa responsabilité. Il se résumait, s’expliquait, définissait, détaillait ainsi qu’on se nettoie les mains avant dîner pour toucher du pain. Il gardait les mains de sa conscience toujours nettes, car il savait définir les situations les plus périlleuses, sinon les éviter. Il aimait beaucoup sa fille Marguerite, mais il ne la connaissait pas. Pour la bien connaître, il lui aurait fallu la suivre, l’étudier, la regarder souvent sans lui parler. Il y a des phrases qui sont des barrières infranchissables. Une fois posées entre un homme et une femme, on peut être sûr que ces deux êtres ne pourront jamais se joindre. Le directeur de Flachère supposait, à n’en pas douter, que sa fille désirait d’autant plus vivement se marier qu’elle affectait un grand dédain des adorateurs. Il ne voulait pas la condamner au célibat, mais il se réjouissait, lui, veuf, de prolonger une innocence féminine qui adoucirait les mœurs de sa maison, maintenant chez lui un bon renom d’ordre, de propreté, d’élégance. Marguerite était le défi rayonnant jeté aux sournoiseries cruelles de l’épandage. Elle représentait la clarté facile et pure d’une lueur électrique dans un brumeux caveau, jadis voûte d’égoût emplie d’immondices, aujourd’hui sous-sol de marchand de denrées administrativement comestibles. Elle était sa fleur de boutonnière, une blanche légion d’honneur, et on ne dépose pas sans de grandes hésitations une décoration pareille sur la cheminée d’un gendre. M. Davenel, veuf depuis des années, s’offrait de temps en temps des maîtresses ; il savait, par une triste expérience qui le vieillissait tous les ans vers l’époque des fermentations printanières, qu’une femme a besoin d’amour libre et fort, que n’importe quelle femme, pure ou impure, chaste ou voluptueuse, vieille ou jeune, aspire aux actes sans trop de soucis des paroles, et que si les hommes rencontrent rarement des caresses désintéressées, les femmes ont un talent tout particulier pour faire naître les plus violents désirs des situations les plus absurdes. La femme fabriquerait de l’amour avec de l’engrais chimique et ferait mûrir la grappe des baisers sur les pires échalas !… Il s’était dit qu’un matin l’aurore de la passion se lèverait dans la chambre virginale. Sa fille, à vingt-trois ans, promenait quelques-fois des yeux si battus de fièvre dans les allées de leur jardin… que par ses tourments de veuf il jugeait à peu près de ses tourments de vierge. Tôt ou tard, on donne sa fille à n’importe qui. Tôt ou tard, on est trompé. Tôt ou tard, on trompe à son tour. C’est la loi. Il admettait la part du feu. Garder sa fille et lui permettre la lecture des romans nouveaux. Être trompé sans y croire. Ne trahir que si l’on y est forcé par les convenances. Seulement, en paroles, il n’admettait plus rien, c’était l’intégrité même, la rigidité de la flèche du paratonnerre qui attire la foudre tout en préservant le foyer domestique.
Au lendemain de la réception du ministre, M. Davenel se trouva dans la bibliothèque de la ferme hollandaise à l’instant où Marguerite y descendait pour chercher un livre. Toute la maison, bouleversée, était abandonnée au coup de balai final qui devait lui rendre sa jolie intimité. Voyant le désordre, les assiettes poissées qu’on découvrait sous tous les meubles, les guirlandes et les bouquets fanés s’écrasant dans tous les coins, les serviettes sales, les petits verres embués, les pelures de fruits, le directeur s’était installé pour la sieste devant le monumental meuble noir qu’il ne visitait jamais sans un bâillement, car les reliures lui rappelaient le monotone bourdonnement de mouches qui précède le premier sommeil des après-midi. Couché les pieds en l’air, le sang un peu au cerveau, il essayait de lire son journal, n’y parvenait pas et remuait des idées troubles. Un store vert donnait à cette chambre silencieuse un aspect d’aquarium, et au centre, sous une petite châsse de cristal que portait une colonne de marbre noir, nageait une miniature ovale représentant Mme Davenel, la mère de Marguerite, une blonde en robe rouge, espèce de petit poisson de luxe dont les yeux d’émeraude semblaient pleurer la liberté d’un plus vaste océan.
Marguerite entra en peignoir lâche, les cheveux défaits, charmante réduction du désordre général, les paupières gonflées ou de sommeil ou de mauvaise humeur. Elle monta sur l’escabeau, fouilla et brouilla des tomes.
— Marguerite, dit Davenel, fronçant le sourcil, tu me casses la tête. D’ailleurs, viens un peu ici… j’ai à te parler !