— Où veux-tu que je le cache ? Il habite la cabane de l’ancien cantonnier Martin et tout le monde sait bien qu’il y demeure. Il est là dans l’eau, dans la boue, avec un plafond qui ne tient pas sur sa tête.
— Pourquoi ne va-t-il pas au réfectoire demander du travail ? C’est qu’il a le moyen de vivre de ses rentes. On ne dompte ces gens-là que par la famine. Il est même plus coupable qu’un autre, car il a une certaine éducation. En tous les cas, ne te donne pas en spectacle. On ne verse pas du champagne à un vagabond. C’est immoral… puisque tous les vagabonds ne peuvent pas en avoir !
— Je voulais prouver à mes domestiques, justement, qu’il n’est pas dangereux.
— Allons donc ! donne-lui l’entrée de la maison et il viendra tâter notre coffre-fort… s’il ne tâte pas mieux… Je te répète que ce monde-là ça se parque. Nul n’est plus généreux que moi au point de vue des idées… Seulement je ne discute pas les actes possibles, je les empêche de se produire. Je ne veux plus admettre ce monsieur à ma table. Nous ne sommes pas de la même espèce.
— Mais, papa, fit Marguerite, s’asseyant en haut de l’échelle de la bibliothèque, à quoi ça sert-il d’être en république s’il y a toujours des différences ? Voici un homme aussi instruit que nous, de la même éducation et qui pas plus que nous ne veut travailler la terre. Cela me semble naturel. L’ouvrier paysan, c’est l’éternel domestique. Ce garçon-là ferait un comptable ou un secrétaire passable, peut-être un journaliste, et il deviendrait député, ministre comme M. Garaud ; mais botteler du foin ou bêcher des betteraves !… Où ça le mènerait-il ?
— Pour arriver, on doit tout essayer. On commence en sabots, on finit en pantoufles. Je l’aurais certainement pris en pitié s’il avait voulu m’obéir ! Voyons, Marguerite, soyons sérieux. Veux-tu que je te fasse sentir immédiatement la différence entre cet homme et nous ?… Il a vingt-cinq ans, je crois, il est bachelier, du moins il le déclare, il est instruit, plus instruit que nous, il connaît ses classiques, enfin… Il n’est pas mal. Une fois débarbouillé, il serait plutôt bien. Je ne vais pas m’informer de son passé, je le suppose honorable… Cependant ce jeune homme-là, rien que par ses idées, est notre ennemi… et tant que nous serons les plus forts il ne peut pas compter sur notre alliance. Suis bien mon raisonnement. Tel qu’il nous est apparu, mangeant, buvant et parlant, nous l’avons jugé d’une autre essence que nous. Je te le répète : innocent ou non d’un crime, il est à mille lieues de notre humanité. C’est le déclassé, le révolté, celui qui agit comme il pense en ne s’occupant jamais des lois. La main sur le cœur, ce garçon serait-il riche et indépendant, l’épouserais-tu ?
Marguerite tressaillit. Dans l’ombre de la bibliothèque, elle eut froid.
— Je crois, dit-elle comme s’adressant à elle-même, qu’il ne songerait pas à demander ma main, lui !
Davenel éclata d’un gros rire qui sembla briser quelque chose autour d’eux.
— En effet, la mariée serait trop belle ! Tu n’as pas du tout la conscience de nos valeurs, ma chère enfant, et je le déplore. Les rêvasseries de ta mère obscurcissent ton cerveau. Elle aussi croyait à l’égalité, à la liberté, au droit d’être des frères… les soirs d’été. Sottise ! Sottise ! Il n’y a de frères que ceux qui se comprennent, parlent la même langue… Ce monsieur est un visionnaire ou un criminel. Le visionnaire serait le plus dangereux, car on peut en avoir pitié. Je donnerais tout au monde pour que ce fût un criminel. Définitivement placé entre deux gendarmes, on ne s’en occuperait plus.