— Je n’ai pas pu venir plus tôt, avoua-t-elle, résignée aux injures, parce que mon père m’a défendu de m’occuper de vous.

— A la bonne heure ! Et vous lui désobéissez ?

— Écoutez-moi, reprit Marguerite, je viens pour vous supplier de quitter l’horrible vie que vous avez choisie… malgré nous. Cela me fait mal de penser que vous souffrez du froid et de la faim dans cette cabane où il pleut par les fentes. Je viens pour vous dire qu’il faut oublier votre passé, vilain oiseau des tempêtes, et vous bâtir un nid plus solide. Mon père ne vous proposera plus du travail sur le terrain des épandages ; je lui ai appris que vous étiez bachelier ; vous pourriez trouver un emploi de comptable dans nos bureaux mêmes, sous sa direction, sans passer par les réfectoires et les granges. Nos paysans ne sont pas des relations bien agréables. Est-ce que vous me comprenez, Fulbert ? Je ne dors plus, je suis malade, vraiment, de vous savoir où vous êtes et si abandonné.

Plus ému qu’il ne voulait le paraître, Fulbert s’assit près d’elle.

— Et… vous comprenez, vous, ce que vous me dites, en ce moment, Marguerite… Vous savez très exactement ce que vous m’offrez ?

Elle sourit du sourire de la Joconde.

— Je ne vous offre rien qu’on ne m’ait permis de vous offrir… monsieur Fulbert. Cependant, il faut que cela soit décidé par vous, bien entendu. Mon père m’en voudrait si je lui donnais votre réponse. Je vais vous expliquer : nos comptables demeurent au pavillon, ils ont des logements convenables, ce ne sont pas des ouvriers. Il y en a même un qui fait des vers à ses moments perdus, je crois. Papa prétend que l’on est toujours débordé par les chiffres dans la pleine saison des expéditions de fruits… alors… cela s’arrangerait peut-être…

— Et l’anarchie !

— Vous ne vous occuperiez plus de politique… voilà tout.

De nouveau, Fulbert éclata de rire, d’un rire moins acerbe.