Marcus s’assit, croisa la jambe, sourit d’un sourire chargé des fluides les plus cordiaux. Il ne pouvait s’étonner. Ses principes de haut snobisme l’empêchaient de manifester une surprise de mauvais goût en présence de l’originalité d’un ami. Un jeune reporter ne s’effare pas, surtout quand il croit de son intérêt de ne pas s’effarer. Rien ne maintient les petits camarades dans leur sphère comme l’air naturel que l’on arbore devant les pires situations. Le monde est gouverné par des lois immuables et ce ne peut être que par mondanité pure que l’on renverse l’ordre établi. Il ne faut manifester de l’indignation ou de l’affliction qu’à bon escient. Chacun a ses secrets, ses besoins mystérieux. Pour savoir vivre, il est souvent nécessaire de ne pas savoir comment vit le voisin, d’ignorer ses dessous.

— Ce bon Ful, dit Marcus cérémonieusement affectueux. Voilà bientôt cinq ans que nous nous sommes perdus de vue.

— … Et de cœur ? murmura Fulbert.

— Non, mon cher. Nous nous aimons toujours comme au collège… mais en hommes, j’espère te le prouver. Ta lettre m’a fait plaisir. Quand j’ai pu reconnaître ton écriture, je me suis frappé le front en criant : c’est Ful ! C’est ce grand diable de Ful ! Il a conservé sa manie de dire ce qu’il pense. Quel sacré Ful !

Fulbert regardait son ami gravement. Son masque d’animal souffrant, presque à l’hallali, se détendait en une grimace. Il ne savait rire qu’en enfant terrible, lui, et il se moqua.

— Que d’histoires, Marcus ! Nous nous aimons en hommes et tu ne m’as même pas tendu la main. En effet, j’aurais besoin de serrer les mains d’un homme. Je ne vois personne, je vis comme un tigre enchaîné. C’est-à-dire, je suis libre, comprends-tu ?

— Ce bon Ful ! répliqua Marcus, qui ne comprenait pas du tout.

Le corps ondulant d’émotion sous ses haillons, Fulbert s’approcha et se laissa choir à côté de son ancien camarade de collège.

L’autre ne se recula point, bien qu’il en eût envie.

— Mon vieux Marcus, tu ressembles à un homme, ça c’est une justice à te rendre, mais tu embaumes toujours la fille, déclara Fulbert, dont l’accent, malgré la saveur coutumière de son langage, se faisait plus doux.