— Vois-tu, répondit Marcus, le temps n’a pas marché pour toi, mon pauvre Ful, tu es resté un cruel ergoteur s’étonnant de la vie ordinaire et la voulant extraordinaire, un apte à tout, bon à rien, que la première drôlesse rencontrée devait mener par le bout… de ce que tu sais. Tu n’as pas de vice. Ta lettre me l’a prouvé une fois de plus. Il y a des choses qui ne s’écrivent jamais si la raison est au-dessus d’elles. Fiche-moi la paix avec ton orgueil. Tu as besoin de cent sous ? Je peux te les donner plutôt deux fois qu’une. Donner, pas prêter. Mon principe est de ne pas prêter, cela embrouille mes comptes et il faut recommencer trop souvent. Causons donc en amis qui sont revenus à la même auberge après de longs voyages très différents, et tâchons de nous séparer sans nous fâcher. On est des jeunes gens bien élevés, je pense. Si j’arrive à ton premier appel, toute autre affaire cessante, c’est que je te garde une vieille affection, mais ce n’est pas pour reprendre les théories du collège… ou du collage, comme il te plaira de prononcer. Au diable Platon et ses erreurs ! Plus d’équivoque, Ful. Oui, j’ai entendu raconter de singulières histoires sur toi par des camarades. Il paraît que tu as eu pour maîtresse une rouleuse quelconque qui t’a dévoré tes quatre sous et ensuite te les a… rendus. N’insistons pas. Chacun mène sa barque selon ses moyens. Cela, c’était le bateau de fleurs, bien que tu n’aimes pas les fleurs en qualité de monstre. Je suis pour toutes les libertés… excepté pour celle qui vous mène en plein bois au mois de décembre. Je t’ai connu fils de famille, je te retrouve vagabond, va-nu-pieds, hors la loi, et me déclarant que tu es un prince… d’intelligence ! J’en conclus que tu prends le chemin de la folie, ce qui m’afflige, puisque je t’aime encore d’une affection raisonnable. Je ne suis pas un illuminé, Fulbert, et… d’ailleurs, rien ne m’étonne.
— Rien ne t’étonne ! interrompit Fulbert. Alors tu dois être plus malheureux que moi, Marcus. La vie est un perpétuel miracle. Serais-tu devenu simplement un idiot, en dépit de ton esprit de reporter mondain ?
— Ah ! Ful… de quel droit…
— Ou mieux, poursuivit Ful, une espèce de bête, moitié serpent, moitié homme, obligée à ramper parce qu’elle devine que c’est dangereux de marcher tranquillement sur ses deux pieds nus ? Je t’ai fait venir ici pour te demander le secours de ton affection, en effet. M’offrir cent sous, c’est assez peu. Ta nouvelle amitié d’homme n’est-elle riche que de menues monnaies, Marcus !
Marcus arpentait le sol battu de la cabane, cherchant des places propres où poser ses bottines vernies. Très ennuyé de la tournure que prenait l’entretien, il avait surtout conscience de perdre son temps. Or, il ne pouvait pas perdre son temps, même en face d’un cas psychologique… puisqu’il était journaliste.
Fulbert, lui, se coucha, royalement méprisant, sur son lit de sangle. Il donnait audience et ne songeait guère à la vie quotidienne, peu miraculeuse de sa nature.
— Je suis déshonoré à tes yeux, beau Marcus, parce que j’ai accepté quatre sous d’une rouleuse quelconque et peut-être aussi parce que j’accepterai les cent sous que ta générosité me propose. Je suis un pauvre sire, n’est-ce pas, sous le rapport de la prostitution, mais, moi, je m’en confesse, j’avoue… Toi, tu es un gentil garçon plein de mystères élégants, tu écris des articles sur les actrices, les belles madames cotées ; tu es le placier des grâces, le voyageur de commerce de leurs amours ; tu as le vice que je n’ai pas, c’est certain. Et tu m’es fidèle… comme on aurait peur ! Je te dis que tu embaumes la fille, toutes les filles, tu es pourri de tous les parfums. Eh ! va donc, fleur de peste ! Ce que nous sommes étant gosses, nous le restons toujours. Tu as exploité mon âme autrefois, mais, sans âme toi-même, tu continues à exploiter celles des voisins et des voisines ne sachant pas au juste ce qu’il y a dedans. Tu continues à asservir ton geste et tu ne peux pas songer à t’affranchir le cerveau, parce que rien n’y pèse. Il est vide, aussi vide que ta poitrine. (Fulbert s’arrêta et eut un ricanement sourd.) Je t’ai aimé pourtant jusqu’au cœur. Je me sens marqué du sceau de cet amour si ridicule et si délicieux. Ce que tu voulais de moi, tu l’as eu. J’aurais donné bien plus que mon honneur de mâle, car, en amour, l’honneur ne compte pas. Maintenant, tu es encore plus fille qu’à dix-huit ans. Tu essayes, ma parole, de me remettre à ton niveau. Je vais donc fatalement recommencer à m’avilir pour que tu te trouves plus grand et plus sage vis-à-vis de mes propres fautes. Je t’ai prié de m’écouter en confession. Bon gré, mal gré, tu m’écouteras, Marcus. Il s’agit de ma première maîtresse, tu m’entends ?
— Je crois, murmura Marcus tressaillant nerveusement, tout en examinant ses ongles, qu’il n’est pas nécessaire de nous lancer des femmes à la tête pour nous comprendre. Tu es dans une misère noire et tu veux que je t’en sorte, moi, ton meilleur camarade.
— Une nuance, remarqua Fulbert. Il dit camarade à présent. Tout à l’heure c’était l’ami. En suivant la progression de ses sentiments neufs, il va finir par m’étrangler. Pourquoi diable est-il venu !
— Tu es insupportable, Ful ! Je maintiens camarade parce que c’est le seul mot à employer entre nous. Nous sommes tous des associés dans le plaisir, mais, pour un an, un mois, un jour, rien ne nous attache éternellement, pas même…