Fulbert jeta le bracelet à ses pieds et l’écrasa sous le seul poids de son talon nu.

— Va le ramasser dans la boue, si tu le veux. Oui, tu as une turquoise fausse à la place du cœur, je le savais déjà. Allons, tant mieux. Me voici libre et toi aussi. Tu n’auras plus peur de moi. Au fond, c’est ça que tu venais chercher, toute autre affaire cessante. Nous sommes des hommes désormais très corrects, d’anciens associés, selon ta suave expression ; je respire, car je vois bien que les liens de la volupté ne sont pas sérieux. Je puis espérer un bonheur tranquille, un bonheur bourgeois… après ce nettoyage en règle. Mon Dieu, la vie est facile quand on sait vivre ! Tu es un sage, toi, tu n’as pas de passion… rien que du plaisir, tu ne connais pas la torture des jalousies corrosives, des baisers qui empoisonnent. Bon petit Marcus ! Asseyons-nous là tous les deux. C’est plus la peine de faire les fiers. (Fulbert appuya la main sur l’épaule de Marcus, qui se rassit, l’air digne.) Je ne suis pas meilleur que toi, seulement, pire. Comme toi je fus pourri par la volupté, mais j’ai racheté mon âme, tout mon passé de lâcheté sociale par un beau crime, le plus abominable crime qu’un homme puisse commettre pour se débarrasser du plus abominable des esclavages. Marcus, j’ai tué ma maîtresse. J’ai assassiné Flora, un soir qu’elle dormait là, sur ma poitrine. — Tu trembles ? Tu as froid ici, hein ? J’en suis désolé. Depuis hier, il n’y a plus de bois et je t’oblige à grelotter en m’écoutant. C’est ma vengeance, une très mesquine vengeance à la hauteur de ta situation de… reporter mondain. Je te fais mon juge, peut-être mon bourreau, et je te donne l’onglée. — Oui, j’ai assassiné Flora. Je lui ai planté un couteau dans le sein et je suis parti sans me retourner, comme un vulgaire souteneur ayant accompli de la bonne besogne. J’ai couru toute la nuit. J’ai traversé des rues très larges, très brillantes, et puis des rues étroites, très noires. Je me suis trouvé ensuite au milieu de la campagne pleurant comme un enfant perdu. J’ai crié, j’ai appelé cette fille à mon secours. N’était-elle pas à la fois ma mère et mon amante ? Et je me suis remis à courir tout droit devant moi. J’ai suivi des routes, des sentiers, des lignes de chemin de fer, des sillons de terre labourée… Est-ce que je sais ? Un moment, j’ai eu l’envie folle d’aller te voir pour te demander de me consoler. Je n’ai jamais vécu, moi, pour autre chose que pour mes passions, et je n’ai jamais bien su distinguer le plaisir de l’amour, la souffrance de la volupté, les turquoises vraies de la cire à cacheter bleue. Je ne suis décidément qu’un imbécile. Dire que j’osais crier vers toi du fond de mon abîme. Oui, je suis tombé dans la m… comme j’ai eu l’honneur de te le déclarer en commençant mon histoire… Il paraît que c’est la base de toutes les sociétés. Maintenant, je suis tenté de continuer mon chemin là dedans. Je vais travailler, faire fructifier des choses, les mains rouges. Ça poussera mieux. Je deviendrai à mon tour directeur d’esclaves, de ceux qui la remuent à pleines pelles. C’est crevant ! Et tu me salueras très bas, Marcus, le jour où tu me verras spéculateur sur immondices.

L’argent n’a pas d’odeur, et j’ajouterai que s’il devait en avoir une… ce serait celle-là. Au milieu de cette vaste sentine il y a une fleur, une vierge, si stupide et si adroitement femelle qu’on la pourrait cueillir, par n’importe quel soir de printemps. Ah ! mon vieux, c’est beau l’obscurité de la femme. On s’y plonge comme en un gouffre de rivière claire tout à coup noircie par sa propre profondeur, et on en meurt, ou on en ressort plus vigoureux, trempé pour tous les combats. J’imagine la virginité d’une femme comme un bain lustral. Je serai donc vierge quand je voudrai. Mais ai-je le droit de désirer cette jeune fille, n’ayant encore que le titre d’assassin ? Ici, on me déclare, ô douceur des temps, un simple anarchiste, un amateur, ce qui est, en somme, une profession contestable. Je n’ai pu devenir ni soldat, ni clerc de notaire, ni industriel, et ce sont là, paraît-il, les différentes étapes conduisant un citoyen français au mariage légal. Le père, un estimable bourgeois, m’a proposé de lui servir de secrétaire ; alors, j’ai eu la vision burlesque d’un personnage de comédie enlevant à la fois la caisse et la fille. Je te dis que tout est possible, mon vieux, quand on est moi, tout… même de devenir un honnête homme selon la formule.

— Fulbert, murmura Marcus, très pâle, tu es ivre ou la misère te donne des hallucinations. Pourquoi aurais-tu assassiné cette Flora ?

— Ah ! oui, pourquoi ? Je l’ignore. Tout à l’heure, je croyais le savoir. T’expliquer cela, maintenant… Je croyais le savoir au moment où je pensais que tu pourrais le comprendre. Je l’ai tuée… voilà ce qui est certain. Je ne suis pas ivre, non, mais je voudrais boire un autre poison. J’aimais Flora. (Il s’arrêta une seconde, puis il reprit, la voix sombrée.) Je ne me rappelle pas le lui avoir jamais dit. C’était une femme effrayante et j’ai bu à sa bouche quelque chose d’effrayant. Je garde encore des somnolences de cette ivresse. Or, si je ne retrouve pas l’oubli dans l’autre coupe, j’en mourrai. J’ai souhaité te revoir pour te confier mon secret. Je n’ai pas lu les journaux, je ne sais rien de plus que mon crime, et j’ai vécu depuis de longs mois sans aucune nouvelle du monde. Je n’ai pas, bien entendu, demandé aux gens d’ici ce qu’ils pourraient avoir appris à ce sujet. Je me laisse dormir dans une tranquillité de bête.

Marcus fit un effort de surhumain snobisme et saisit la main de son ancien camarade.

— Causons un peu plus raisonnablement, Ful. En supposant que cet assassinat ne soit pas quelque chimère de ton imagination, comment as-tu frappé cette fille ?

Et il regarda autour d’eux pour s’assurer que personne ne les écoutait.

Fulbert baissa le front, ferma les yeux.

— J’ai frappé de toutes mes forces. Le sang m’a jailli jusqu’à la figure, et je suis sorti de la chambre, les doigts tièdes. Ensuite j’ai oublié. Je te le répète, j’ai couru toute une nuit. Cela m’a semblé durer une année cette course à travers Paris et la banlieue. Quand je suis tombé, j’étais devant la porte de la propriété nationale de Flachère. Voilà. J’ai frappé, c’est sûr, de toutes mes forces réunies, parce qu’il le fallait.