— Je t’en prie, papa, ne grogne plus. Je connais mes arbres.
Le père saisit un journal qui traînait sur une des petites chaises d’asperge, et, résigné, se mit à lire.
Marguerite descendit le perron de la maison hollandaise, un panier au bras ; elle prit un des rayons de la roue des fleurs, côté des lys, et disparut en courant.
Les travailleurs rentraient à la ferme dans le crépuscule violet, l’heure de leur dîner sonnant un peu après le repas de leur chef, et des réfectoires s’allumaient au fond des vastes granges.
Le pays se divisait en sections très nettement dessinées sur la terre comme sur une immense carte géographique. Il y avait les plants-fleurs, les plants-fruits, les plants-légumes, les plants-céréales et les plants-vierges, ceux-ci restant à fertiliser, les plus proches de l’épaisse muraille de la forêt. Là, c’était encore la nuit, même au jour, car on ignorait si, plus tard, le gouvernement détruirait son mur personnel pour aller creuser davantage dans les derniers remparts de la nature. Entre la grande forêt meurtrie, amputée de toute une moitié de corps, et le fleuve coulant mystérieusement derrière le rideau de peupliers, le fleuve devenu noir inexplicablement, des cultures se développaient à leur aise, produisant d’années en années des résultats phénoménaux.
Marguerite marchait vite, gracieuse silhouette blanche papillonnant le long des haies. Elle rencontrait un ouvrier, sa bêche sur l’épaule ou son râteau à foin sous le bras, et l’homme faisait un crochet respectueux, la saluant d’un « Bonjour, Mademoiselle », parce que tout le monde la connaissait dans les environs. Elle était venue enfant à la ferme de Flachère alors que le premier flux jaillissait du premier tuyau. Elle avait grandi avec la prospérité, l’incroyable prospérité du sol. On l’admirait, de temps en temps, les travailleurs de cette terre bénie étant peu sensibles au prodige de toutes les floraisons — et on l’estimait.
— Un beau brin de fille. Un beau morceau de blonde. Dommage qu’elle ne veuille pas se marier.
(Marguerite faisait courir ce bruit, n’espérant pas obtenir le mari de son choix et trouvant plus digne de dissimuler ses secrètes ambitions.)
Les jardiniers, gardiens des petites maisons échelonnées sur la route du tramway à vapeur qui emportait les mannes de légumes, de fruits et de fleurs vers Paris, la connaissaient bien aussi, car, l’hiver, elle avait installé une sorte de crèche à la ferme hollandaise, où elle recevait maternellement les enfants trop jeunes pour aller aux écoles voisines. Marguerite essayait de leur apprendre l’alphabet, soignait leurs maux de dents, leur bourrait les poches de bonbons, les grondait, finissait par leur faire les gros yeux et découvrait, non sans confusion, qu’elle ne pouvait pas les souffrir. Correctement bonne, justement généreuse, comme dans les livres moraux, elle les détestait de plus en plus dans la réalité de leur existence, mais souffrait leurs innocentes malpropretés à côté de la blancheur de ses jupes au nom d’on ne savait quel devoir social. De son vivant, sa mère, une douce femme maladive, faisait cela sans plaisir, et elle, Marguerite, faisait comme sa mère.
Aux plants-légumes, Marguerite traversa un champ de betteraves, obliqua vers la gauche, retroussa sa robe pour enjamber un ruisseau gargouilleur. Là, des arbres, une touffe d’arbres, mèche de la grande forêt qu’on n’avait pas daigné arracher, formait un endroit d’ombre qu’on réservait administrativement aux travailleurs méridionaux pratiquant la sieste.