— Et si je vous disais que j’ai tué quelqu’un ? murmura-t-il, levant le front du milieu des touffes de menthe dans lesquelles il s’était lové presque à ses chevilles.
— Je ne le croirais pas non plus !
— Ah !… Selon vous, j’en suis incapable, aussi incapable que de vous violer, par exemple, un jour… de vent d’ouest ?…
— Ne dites pas de sales choses.
Marguerite, qui lisait les journaux, de préférence à la colonne des faits-divers, était très instruite sur la manière de violer les petites et les grandes filles. Elle lisait ces horreurs sans dégoût, comme on regarderait agir des singes derrière des barreaux de cage. Le monde était nettement séparé en deux : les gens propres qui font des choses propres, et les gens sales qui font des choses sales. On ne se mélange pas, mais on peut se parler… de cage à cage. Se parler pris dans l’acception populaire que les bonnes emploient pour se défendre contre une accusation : « Oh ! Madame, ce garçon me parle, nous nous parlons, mais il n’y a rien entre nous ! » L’idée que ce garçon qui lui parlait aurait pu lui sauter dessus ne lui venait même pas à l’esprit. Elle ressentait auprès de lui toutes les joies d’une possession, mais c’était bien elle qui possédait. Elle le sortait d’un placard comme un objet, jouait à le tourner et à le retourner, en avait une peur bleue, une peur exquise du genre de celle que l’on a au théâtre quand le traître prononce les paroles fatales ou tire sa dague, puis, raisonnablement, le renvoyait à son placard. Comment eût-il osé la violer, mon Dieu, alors qu’en un pas elle pouvait atteindre un timbre ? Compromise ? Par quoi ? Elle ne livrait pas grand’chose de sa personne. Elle ne lui écrivait jamais. Son père, parodiant Avinain, répétait si souvent : « N’écrivez jamais. » Simplement parce que le pauvre homme avait la plume rétive. Elle ne lui donnerait même pas sa photographie, et Dieu savait que ce sacrifice lui coûtait, car elle possédait certaines cartes-album d’une de ses meilleures poses… le coude sur une colonne de marbre, la taille droite et la robe ondulant dans une perspective d’un kilomètre. Il ne lui manquait qu’un diadème pour ressembler à la reine Wilhelmine, la si gracieuse majesté qui possède aussi un particulier aspect de jeune fille très ordinaire.
Fulbert se dressait peu à peu du sein de ces menthes dont le parfum, plus intense en ce pays qu’en aucun autre, lui montait à la tête.
— Voyons, ma chère, dit-il de sa voix rauque et cassée de terreur de barrière, quel jeu jouons-nous, décidément ? Je suis fatigué, moi, de vos jolies comédies de mondaine. Nous ne sommes pas ici dans le monde… ni dans votre chambre blanche qui me tourne sur le cœur depuis quelque temps comme un plat d’œufs à la neige trop vanillés. Vous m’aimez d’amour ni plus ni moins qu’une fille peut aimer son souteneur ou, pour m’exprimer selon votre entendement virginal, comme on aime celui qu’on désire, mais qui ne sera jamais le protecteur légal. Je conçois que vous ne vouliez pas m’épouser, je suis un assez triste sire sous le rapport de la légalité… Cependant, je suis capable de faire un amant passable à l’occasion. Qu’est-ce que vous attendez ? Que l’occasion fiche le camp… avec moi !
Marguerite lui posa la main sur les lèvres.
— Oh ! finis, dit-elle boudeuse… tu me racontes des abominations.
— Avec ça que ça ne t’amuse pas… quelquefois, le matin, quand tu dénoues tes cheveux ?… Tu n’es qu’une petite sotte… et si tu daignes me tendre ton oreille… tu sais tout de même que ce n’est pas par là…