La haine ? Il lui était bien difficile d’enchaîner de ce mot ses sentiments de bourgeoise offensée et ses intimités d’amoureuse égoïste. Elle se trouvait dans la période aiguë de son tourment, d’autant plus grand qu’elle ignorait sa nouvelle résidence depuis plus de deux mois, son tourment de femme délaissée, dédaignée, n’ayant peut-être jamais eu de puissance réelle sur ce fougueux garçon. Il n’était, hélas ! pas du bois dont on fabriquait les pantins ! Il n’était pas sa chose, son objet de vitrine.
Le père affirmait qu’il habitait encore la cabane du bord de la forêt. Des ouvriers prétendaient qu’on l’avait aperçu rôdant à Salons-Laffitte, du côté d’une maison louche où les artilleurs de la garnison allaient souper avec des filles, et les servantes s’écriaient, pudibondes :
— Voilà un oiseau de malheur parti ! Bon voyage ! Nous n’irons bien sûr pas fouiller son nid pour y trouver de la vermine.
Le vieux Jacqueloir et Gaufroi le rimeur se renfermaient en un prudent mutisme, tout en échangeant quelques signes d’intelligence. Du moment qu’il s’agissait d’histoire de femmes, ils pensaient qu’il valait mieux ne pas déranger l’oiseau funèbre. Enfin, on ne savait rien, ni elles, ni eux, ni personne, et cela n’avait pas la moindre importance ; un vagabond arrive, on lui fait l’aumône, il s’en va, on ne lui doit plus que l’oubli.
L’oubli ! Marguerite Davenel tournait lentement, colombe malade, autour de sa cage, de sa chambre virginale où tout était pur, les rideaux de mousseline, les tapis de toisons pascales, les petits ronds au crochet, toiles d’araignées blanches veuves de leur mouche. Que faire ? Elle était prisonnière dans sa dignité de fille vertueuse. Une phrase, une démarche imprudentes, et elle découvrait l’odieux mystère d’une liaison avec un bandit sans foi ni loi qui s’amuserait à renier publiquement ses aveux si la fantaisie lui en prenait. Écrire ? Jamais ! C’était probablement cela qu’il attendait, une preuve palpable pour commencer un savant chantage. En avouant tout à son père elle risquait une scène effrayante. Elle s’imaginait aisément la stupeur de ce grand capitaine de l’industrie (qui lui reconnaîtrait, un jour, cinq cent mille francs de dot), en apprenant que son unique enfant, créature absolument bien élevée, aimait un malfaiteur capable de lancer une bombe ou d’éventrer un coffre-fort, les soirs d’avril ! Et par-dessus tous ces raisonnements, elle ignorait la valeur de sa passion personnelle mise en regard de la valeur sociale de cet individu. Il y a positivement des gens qui ne s’épousent pas. Toute une lignée d’honnêtes femmes criait en elle contre le scandale d’une union aussi monstrueuse. Quand bien même son père serait arrivé à métamorphoser ce pseudo-anarchiste en rond-de-cuir, en aurait tiré un Jacqueloir de l’avenir ou un Gaufroi du présent, elle n’aurait jamais pu consentir à ce mariage. Et c’était bien parce qu’elle ne connaissait pas au juste le motif de son tourment qu’elle souffrait ! Elle finirait par le haïr sincèrement surtout parce qu’elle souffrait trop.
Elle ne mangeait plus, ne buvait plus sans songer à la gourmandise voluptueuse de ses lèvres. Elle ne lisait plus un mauvais livre sans entendre la caresse bizarre de ses paradoxes, de sa voix âpre et rauque, laquelle s’adoucissait si singulièrement sur certains mots, se faisait câline comme une voix de ces petits de la crèche quand ils imploraient d’elle du sucre d’orge ou une tape sur la joue. Il ne lui avait pas semblé dangereux parce qu’elle le considérait non comme un homme, bon ou mauvais, mais comme un animal, un fauve aux pattes entravées exhibant encore les plaies de son corps mordu par tous les chiens. On ne reproche guère à un fauve de ne pas posséder un tempérament de bichon favori. Il n’avait pas de honte et il ne savait point l’élégance des orgueils hypocrites, des petites comédies de salon ou de chambre à coucher… mais…
… Mais connaissait-elle bien, en lui et ses leçons d’amour parlé, l’homme qui aime une femme, puisqu’il était à la fois plus et moins qu’un homme ordinaire ? Que pouvait-elle conclure en présence d’un abandon si complet, de ce brusque retour à la vie des bois d’un loup très peu apprivoisé, si peu qu’il préférait son ancienne misère au collier souple de son bras blanc ? Le souvenir de ses dernières injures lui cuisait abominablement et elle ne se serait pas trop étonnée de voir sur ses chairs des traces de fouet. Il l’avait traînée dans une fange pire que les dessous de Flachère. Il l’avait précipitée toute vive, toute vierge, dans la fosse commune du plaisir. L’idée de Marguerite sur les filles qui trafiquent de leur corps était naturellement celle de toute créature ayant reçu la certaine éducation que l’on admet dans la meilleure société moderne comme le brevet d’une certaine morale. On ne dissimule plus aux jeunes filles de vingt ans qu’il existe des femmes qui font le trottoir, mais cette armée, nécessaire à la conservation des mœurs de jeunes gens à marier, se subdivise en plusieurs catégories dont le classement s’organise rien qu’en dépouillant le courrier du matin. Il y a la grande demi-mondaine qui touche aux arts (on sait par quoi !), dont les toilettes, les hôtels et surtout l’assassinat sont un premier-Paris acceptable (on ne passe pas les détails) ; puis il y a la fille-mère, personnage sympathiquement louche qui a perpétré le malheur éternel d’un brave homme en lui lançant du vitriol ; puis enfin la fille tout court ou la pierreuse, en argot des boulevards, le rebut de l’humanité. Celle-là, les ouvriers et les domestiques ont le droit de l’appeler d’un nom plus populacier. Ce nom sonnait encore à ses oreilles de pucelle et elle en demeurait étourdie, affolée. C’était une injure absurde, un cri de charretier sauvage, de soldat ivre, ça n’avait pour elle aucun sens et cependant c’était cela qui l’avait le plus blessée. Elle entendait ce mot-là retentir dans le profond silence de ses nuits et elle l’entendrait jusqu’à sa mort. Elle avait bien pensé une seconde à se tuer pour ce seul mot-là. Et elle demeurait seule, murée dans cet isolement où hurlait le mot, grinçant des dents de colère, claquant des dents de terreur. Un abîme s’était creusé entre elle et lui qu’il avait voulu creuser lui-même, généreusement, mais elle devinait bien que cet homme, dépourvu de sens moral, sinon de chevalerie, enragé de misère, capable de choses effrayantes, la méprisait pour sa prétendue gloire d’honnête fille, de pure bourgeoise. Ce n’était donc pas un triomphe de se garder aux yeux d’un amoureux pauvre ? Elle n’avait, en effet, jamais songé à faillir. Rien ne lui semblait plus sot, dans les livres, que la ligne de points… le moment du sacrifice. Elle n’excusait pas ce petit instant de folie qui gâtait tout le roman à ses yeux. D’ailleurs, donnant donnant, s’il existait le plaisir de prendre, il fallait au moins qu’il y eût le plaisir de se donner. Elle n’avait pas le goût des choses sales… et elle redoutait les enfants, cette peste, la suite logique de tout mariage d’aventure. Quand elle se marierait sérieusement, elle verrait à mettre de l’ordre à ce sujet dans son ménage. Il y a l’amour tout court, qui est se plaire. Une sorte de marivaudage gracieux, propre, n’allant pas jusqu’au jeu de main trop poussé. Elle aimait un homme pour avoir peur de lui, mais pas pour succomber, parce qu’alors le jeu n’en aurait jamais valu… l’incendie ! Non, elle ne brûlait pas… et pourtant se sentait damnée, elle qui ne croyait que par politesse aux choses de l’au-delà. Il existait un enfer, un trou noir, une fosse commune où l’on roulait pêle-mêle les femmes de vilaines mœurs et les vierges qui avaient seulement tendu leurs mains aux mains des démons corrompus. Elle se voyait la compagne de ces malheureuses et elle hurlait comme elles en dedans, elle hurlait avec les loups qui l’avaient mordue, plus malheureuse mille fois, elle qui ne pouvait ni se plaindre ni se sauver avec les loups !…
Son orgueil de vierge ?
Une bonne plaisanterie ! Que lui restait-il d’agréable maintenant qu’elle ne le reverrait plus. C’était là l’enfer, ne plus le revoir. Il ne devait pas revenir à cause de l’abîme creusé non pas précisément entre elle et lui, mais entre son père et l’époux futur qu’il aurait pu devenir. Elle avait joué au petit jeu de main pigeon vole, et elle avait perdu un mari, l’unique mari qui l’aurait peut-être aimée pour elle-même, en dépit des dessous de Flachère et de sa fortune qui faisait reculer les prétendants soucieux d’étiquette. Elle n’avait jamais rêvé d’épouser qu’un roi riche ou pauvre. Elle désirait un sceptre, celui de l’élégance ou de l’horreur… Mais elle ne voulait pas du monsieur banal qui la laisserait par paresse ou bêtise croupir dans le fumier de sa fortune. Ah ! fuir, se sauver, sa robe de vierge sur la tête, rejoindre les loups, serait-on poursuivi par tous les chiens de garde, rejoindre les loups, mordue, couverte de plaies, pour hurler enfin avec eux, les punir ou en être définitivement dévorée.
Et, chose étrange, elle ne risquait pas un geste de liberté, ne sortait même plus pour des promenades au jardin, ne posait aucune question, ne poussait aucun soupir, tournait lentement dans sa cage de colombe blessée à mort sans songer à l’acte décisif qui l’aurait guérie.