Un instant sans broncher, Raoule tint ses yeux rivés à ceux de cette femme; puis, hautaine, saluant d'un imperceptible hochement de front, baissa sa voilette et sortit lentement, sans que Jacques, planté droit, sa lampe à la main, pensât à la reconduire.
—Qu'est-ce que tu dis de ça? fit-il, revenant à lui, alors que déjà la voiture de Raoule, gagnant les boulevards, roulait vers l'avenue des Champs-Élysées.
—Je dis, répondit Marie, se laissant, dans un ricanement, tomber sur la couche, dont l'éclat des lis rehaussait la malpropreté, je dis que si tu n'es pas un nigaud, notre affaire est bonne. Elle en tient, mon mignon!
CHAPITRE II
L faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur sa bouche.
Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la Lune, la fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert.
Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude.