CHAPITRE XIV

LS étaient restés en plein Paris pour lutter, pour braver. L'opinion publique, cette grande prude, se refusa au combat. On fit le vide autour de l'hôtel de Vénérande. Mme Silvert fut peu à peu rayée du clan des femmes recherchées; on ne lui ferma pas les portes, mais il y eut des audacieux qui ne repassèrent plus son seuil. Les fêtes d'hiver ne réclamèrent plus sa présence, on ne la consulta plus au sujet de la nouvelle pièce, du nouveau roman, des nouveautés de la mode. Ils allaient, Jacques et Raoule, beaucoup au théâtre, mais leur loge ne s'ouvrait jamais pour un ami; ils n'avaient plus d'amis, ils étaient les maudits de l'Eden, ayant derrière eux, non pas un ange brandissant un glaive flamboyant, mais une armée de mondains. L'orgueil de Raoule tint bon.

L'épisode de la tante, se rendant au couvent la nuit même de leurs noces, défrayait mainte conversation, et, comme personne n'avait plaint la chanoinesse, alors qu'elle ne menait pas l'existence de ses rêves, on la plaignit énormément lorsqu'elle eut réalisé son vœu le plus cher.

Quant à Marie Silvert, elle ne reparaissait pas. Dans une classe qui n'avait aucun rapport avec la société dont Raoule faisait partie, on savait seulement que certaine maison se fondait dans le genre tout à fait luxueux, et quelques habitués de ces sortes de maisons savaient qu'une Marie Silvert la dirigerait.

Tant il est vrai que les aumônes des saints ne sanctifient souvent pas ceux qui les reçoivent.

Rien pourtant ne transpirait dans l'entourage de Raoule; elle-même ignorait ce fait honteux. On la respectait, voilà tout. Et on se garait sur son passage, comme sur le passage d'une femme menacée par une prochaine catastrophe.

Un soir, Jacques et Raoule retardèrent, d'un accord tacite, l'heure du plaisir. Il y avait trois mois qu'ils étaient mariés, trois mois que chaque nuit les retrouvait s'étourdissant de caresses sous la coupole bleue de leur temple. Mais ce soir-là, près d'un feu mourant, ils causaient: on ne sait pas quel attrait il y a quelquefois dans l'agonie de la braise. Jacques et Raoule avaient besoin de causer l'un près de l'autre, sans transports féminins, sans cris voluptueux, en bons camarades qui se revoient après une longue absence.