Rachilde naquit avec un cerveau en quelque sorte infâme, infâme et coquet. Tous ceux qui aiment le rare, l'examinent avec inquiétude. Jean Lorrain, qui devait s'y plaire, a donné un élégant croquis de sa visite chez Rachilde: «Je trouvais, dit-il, une pensionnaire d'allures sobres et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire studieuse, une vraie jeune fille, un peu mince, un peu frêle, aux mains inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune Français amoureux... et des yeux—oh! les yeux! longs, longs, alourdis de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux qui ignorent tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là, mais qu'elle en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les piments enragés dont elle relève ses œuvres.» Et voilà, bien exprimées dans ces lignes à la Whistler, la gravité et la pâleur de cette fiévreuse.
Mais nous, qui répugnons pour l'ordinaire à l'obscénité, nous n'écririons pas de ce livre, s'il s'agissait seulement de vanter une enfant équivoque. Nous aimons Monsieur Vénus, parce qu'il analyse un des cas les plus curieux d'amour de soi qu'ait produit ce siècle malade d'orgueil. Ces feuillets fiévreusement écrits par une mineure, avec toutes les défaillances d'art qu'on peut y signaler, intéressent le psychologue au même titre qu'Adolphe, que Mlle de Maupin, que Crime d'Amour, où sont étudiés quelques phénomènes rares de la sensibilité amoureuse.
Certes, la petite fille qui rédigeait ce merveilleux Monsieur Vénus n'avait pas toute cette esthétique dans la tête. Croyait-elle nous donner une des plus excessives monographies de la «maladie du siècle»? Simplement elle avait de mauvais instincts, et les avouait avec une malice inouïe. Elle fut toujours très inconvenante. Déjà, toute jeune, lunatique, généreuse et pleine d'étranges ardeurs, elle effrayait ses parents, les plus doux parents du monde; elle étonnait le Périgord. C'est d'instinct qu'elle se prit à décrire ses frissons de vierge singulière. Ramenant gentiment ses jupons entre ses jambes, cette fillette se laissa gaiement rouler sur la pente d'énervation qui va de Joseph Delorme aux Fleurs du mal et plus profond encore,—elle roula gaiement, sans souci, comme avec un cerveau moins noble et une autre éducation, elle eut glissé dans le wagonnet des «Montagnes Russes».
Les jeunes filles nous paraissent une chose très compliquée, parce que nous ne pouvons nous rendre assez compte qu'elles sont gouvernées uniquement par l'instinct, étant de petits animaux sournois, égoïstes et ardents. Rachilde, à vingt ans, pour écrire un livre qui fait rêver un peu tout le monde, n'a guère réfléchi; elle a écrit tout au trot de sa plume, suivant son instinct. Le merveilleux, c'est qu'on puisse avoir de pareils instincts.
Dans toute son œuvre, qui aujourd'hui est considérable, Rachilde n'a guère fait que se raconter soi-même.
Je n'entends pas préciser la limite de ce qui est vrai ou faux dans Monsieur Vénus; tout lecteur un peu au courant des exagérations romanesques d'un cerveau de vingt ans fera aisément le départ entre les embellissements d'auteurs et les détails réels de sensibilité. J'imagine que si l'on supprime les enfantillages du décor et le tragique de l'anecdote pour conserver les traits essentiels de Raoule de Vénérande et du déplorable Jacques Silvert, on sera bien près de connaître une des plus singulières déformations de l'amour qu'ait pu produire la maladie du siècle dans l'âme d'une jeune femme.
Mais voici le sommaire de ce petit chef-d'œuvre:
Mademoiselle Raoule de Vénérande est une fine jeune fille, très nerveuse, avec des lèvres minces, d'un dessin assez désagréable. Dans l'atelier de sa fleuriste, elle remarque un jeune ouvrier. Couronné des roses qu'il tortille lestement en guirlande, ce garçon d'un roux très foncé, l'enchante par son menton à fossette, sa chair unie et enfantine, et le petit pli qu'il a au cou, le pli du nouveau-né qui engraisse; et puis il regarde, comme implorent les chiens souffrants, avec une vague humidité dans les prunelles. Tout le portrait est de ce ton excellent, vraiment canaille et nature. Raoule installe dans un intérieur fort romanesque ce joli garçon si gras; elle le surprend qui, fou d'une folie de fiancée en présence de son trousseau de femme, lèche jusqu'aux roulettes des meubles à travers leurs franges multicolores. Avec un cynisme de très spirituelle allure, elle le déconcerte quand il imagine d'être aimable; elle le pousse dans un cabinet de toilette, elle le fait rougir par son audace à l'examiner et le complimenter, lui le rustre qu'elle a recueilli sous prétexte de charité. Et le pauvre mâle humilié, s'agenouille sur la traîne de la robe de Raoule, et sanglote. Car, Rachilde le dit excellemment, il était fils d'un ivrogne et d'une catin, son honneur ne savait que pleurer. Ce M. Vénus, absolument désexué de caractère par une suite de procédés ingénieux, devient la maîtresse de Raoule. Je veux dire qu'elle l'aime, l'entretient et le caresse, qu'elle s'irrite et s'attendrit auprès de lui, sans jamais céder au désir qui la ferait aussitôt l'inférieure de ce rustre, près de qui elle se plaît à frissonner, mais qu'elle méprise. Elle définit son goût d'une façon admirable: «J'aimerai Jacques comme un fiancé aime sans espoir une fiancée morte.»
Voilà le thème de ce roman, tel que je l'admire,—dépouillé des équivoques qui ne font que diminuer l'œuvre et qui se sentent trop de l'ignorance d'une vierge, d'une vierge qui se mêlait, je crois, de ce qu'elle n'avait pas regardé. Il assure à Rachilde dans la série des esprits une place très définie:
Elle n'est pas un moraliste, on le sait bien, et puis à vingt ans il serait vraiment insupportable qu'elle prétendît à ce rôle. Il paraît même au détour de toutes les lignes que Rachilde admire Raoule de Vénérande.