Elle n'est pas non plus un psychologue mû par le pur amour des belles complications. Elle nous décrit les actes très particuliers d'une jeune femme orgueilleuse; mais ne nous fait pas toucher le développement d'une telle sensibilité. L'ayant lue, nous ignorons encore par quelles impressions des sens ou de l'esprit, par quelles combinaisons, dans notre société si guindée, au milieu d'une famille honnête, peut surgir un pareil monstre.
Enfin Rachilde a beaucoup d'esprit, une légèreté coquette, mais ne se préoccupe guère d'anoblir par de longs labeurs la forme de son œuvre. Ni moraliste, encore qu'elle esquisse une théorie de l'amour, ni psychologue, bien qu'elle analyse parfois, ni artiste, malgré ses scintillements. Rachilde appartient à la catégorie qui, selon des esprits très affinés et un peu dégoûtés, est la plus intéressante. Elle écrit des pages sincères, uniquement pour exciter et aviver ses frissons. Son livre n'est qu'un prolongement de sa vie. Pour les écrivains de cet ordre, le roman n'est qu'un moyen de manifester des sentiments que l'ordinaire de la vie les oblige à refréner, ou au moins à ne pas divulguer.
Peut-être Monsieur Vénus est-il dans le fond une histoire très réelle; mais fût-ce un rêve, il témoignerait un état d'âme très particulier. J'ajoute que ces rêves-là sont extrêmement puissants. La femme qui rêve, qui pleure, qui conte un amour qu'elle désirerait avoir, ne tarde pas à le créer. Ces renversements de l'instinct, cette adoration devant un être misérable, joli comme un enfant, gras et débile comme une femme, avec le sexe mâle, plusieurs fois l'humanité les a vus. Selon des lois qui nous échappent, ces idéals troublés remontent parfois à la surface de nos âmes, où les déposèrent de lointains ancêtres. Raoule de Vénérande, cette insensée au teint pâle et aux lèvres minces, qui lave le corps équivoque de Jacques Silvert, fait songer, avec toutes les différences de climat, de civilisation et d'époque, au vertige de Phrygie, quand les femmes lamentaient Attis, le petit mâle rosé et trop gras. Ces obscures complications d'amour ne sont pas seulement faites d'énervation; à leur luxure se mêle un mysticisme trouble. La Raoule de Vénérande du roman a pour directrice une parente, de toute piété, et qui ne cesse de stigmatiser l'humanité fangeuse. Rachilde écrit: «Dieu aurait dû créer l'amour d'un côté et les sens de l'autre. L'amour véritable ne se devrait composer que d'amitié chaude. Sacrifions les sens, la bête.»
Ces rêves tendres et malgré tout impurs ont toujours tenté les cerveaux les plus fiers. Un romancier catholique, Joséphin Peladan, a cru pouvoir s'abandonner à ces vertiges malsains sans offenser sa religion. Pourtant celui qui prétend dans ses sensualités satisfaire tout son être, ses nobles désirs de justice, de tendresse, de beauté, est penché sur une pente misérable. L'amour qui s'applique aux créatures s'engage dans des complications bien obscures, s'il ne lui suffit pas d'être père. L'homme supérieur constate très vite qu'il n'a rien à attendre de la femme. Quelque bonté qu'il croie voir dans le regard de ces créatures, il s'en écarte; c'est la jeunesse seule qui embellit leurs prunelles candides; aux premières paroles il trouverait l'humiliation d'avoir été fasciné par un être bas. La femme de son côté a fait le même raisonnement; elle ne se courbera pas devant l'homme si souvent brutal, et dont l'étreinte après tout ne sait donner qu'un léger frisson à cette curieuse insatiable.
A quels cultes mystérieux vont-ils donc se vouer, ces hommes et ces femmes que l'amour de soi écarte l'un de l'autre! A quelles pratiques singulières demanderont-ils des caresses, eux qui le plus souvent compliquent d'énervation intense leur susceptibilité morale?
La maladie du siècle, qu'il faut toujours citer et dont Monsieur Vénus signale chez la femme une des formes les plus intéressantes, est faite en effet d'une fatigue nerveuse, excessive et d'un orgueil inconnu jusqu'alors. On n'avait pas signalé avant ce livre les singularités qu'elle introduit dans la sensibilité en ce qui concerne l'amour. Sans insister sur cette élégie divine et si troublante de René, c'est principalement aux œuvres de M. de Custine, un grand romancier inconnu, et de Baudelaire qu'il faudrait chercher des propositions (évidemment très enveloppées) sur l'amour compliqué, compliqué pour avoir trop craint les souillures. On verrait, avec effroi, quelques-uns arriver au dégoût de la grâce féminine, en même temps que Monsieur Vénus proclame la haine de la force mâle.
Complication de grande conséquence! le dégoût de la femme! la haine de la force mâle! Voici que certains cerveaux rêvent d'un être insexué. Ces imaginations sentent la mort. Aux dernières pages du volume, quand Monsieur Vénus est mort, nous voyons Raoule de Vénérande veiller et se lamenter devant une image en cire! l'image de son Adonis canaille!
Fantaisie pleureuse d'une isolée, excentricité cérébrale, mais qui intéresse le psychologue, le moraliste et l'artiste. Monsieur Vénus est un symptôme très significatif, d'autant qu'on distinguera aisément, je le répète, ce qui est exagération de romancier, et ce qui vient d'une ènervation de plus en plus commune dans l'un et l'autre sexe.
Non, ce n'est pas une polissonnerie que cette autobiographie de la plus étrange des jeunes femmes. En dépit des pages qui veulent, je crois, être sadiques, et qui sont seulement très obscures et très naïves, ce livre à mon goût peut être considéré comme une curiosité qui restera au même titre que certains livres du siècle dernier, que nous lisons encore après que des ouvrages plus parfaits ont disparu. La critique moderne substitue volontiers à la curiosité littéraire la curiosité pathologique; c'est l'auteur que cherchent dans une œuvre les esprits les plus distingués. Vous savez quelle jeune femme toute de douceur et de finesse est l'auteur, quelle frénésie sensuelle et mystique on trouve dans son livre. Ne vous semble-t-il pas que Monsieur Vénus, en plus des lueurs, qu'il jette sur certaines dépravations amoureuses de ce temps, est un cas infiniment attachant pour ceux que préoccupent les rapports, si difficiles à saisir, qui unissent l'œuvre d'art au cerveau qui l'a mise debout?
Par quel mystère Rachilde a-t-elle dressé devant soi Raoule de Vénérande et Jacques Silvert? Comment de cette enfant de saine éducation sont sorties ces créations équivoques? Le problème est passionnant.