Sorcier ? Si je pouvais m’exorciser moi-même, devenir amoureux ! Ce n’est pourtant pas l’amour que je cherche, c’est l’oubli, et je suis capable de lui en vouloir, après.

Sa langue de gourmande satisfaite se délie de plus en plus. J’apprends que ma petite hypnotisée est une fille du peuple. Inouï ! Une femme rencontrée dans la rue, pauvrement habillée, se décide à déclarer qu’elle n’est d’aucun monde et qu’elle ne descend pas d’un prince russe !

— Moi, voyez-vous, monsieur, je ne fais pas la grimace : je suis née chez un marchand de vin. Mon père était toujours ivre, rapport à son métier d’empoisonneur, et ma mère ne m’aimait pas, elle préférait mon frère. Je ne suis pas très instruite. J’ai appris ce que j’ai pu. Ah ! j’aurais bien aimé passer mon temps à lire ! Dès que je revenais de l’école, on me forçait à laver la vaisselle ! Je ne suis pas paresseuse, mais j’ai les cuisines sales en horreur. J’aime la propreté, j’aime l’ordre. J’aime aussi gagner ma vie et ne rien devoir à personne. Je me suis mise dans la couture, les raccommodages, les remaillages, les franges de perles, puis les fleurs de soie que je pose sur des blouses ou des robes. C’est la pleine mode, en ce moment, ça rend bien. C’est de la broderie. Vous savez ce que c’est, hein, la broderie ?

— A peu près… puisque je dessine.

— Pour aller vite, dans cette partie-là, il ne faut pas avoir des envies aux doigts et garder ses ongles bien lisses. Alors je porte toujours des gants pour conserver mes mains. Quand on accroche les soies, c’est rageant, on gâche tout. Moi, j’ai des nerfs, ça me remplit la bouche de salive de me casser un ongle.

Je remarque, non sans étonnement, que cette petite créature, sortie du peuple, née chez un marchand de vin, n’use d’aucun vocable en honneur chez les romanciers réalistes. Elle s’exprime simplement et semble éviter avec soin les formules crapuleuses de notre argot moderne. Elle est plus proche de l’étourderie de l’enfance que de la vulgarité. C’est la petite fille à la merci du hasard.

— Et le mari ? Parlez-moi du mari, jolie madame nerveuse.

Elle tourne la tête, a un moment d’embarras, ses joues prennent feu :

— C’est vrai… je vous ai dit que j’avais un mari. J’aurais mieux fait de ne pas vous le dire, puisque vous n’y croyez pas. Il est dans la représentation. Je l’ai connu quand je suis entrée en atelier. Il va tantôt ci, tantôt là. Une semaine en province et une semaine à Paris. On ne sait jamais. Dans le commerce, quand on s’associe, qu’on s’entend, on finit toujours par s’établir. Moi, je n’ai pas assez d’instruction pour diriger une maison, mais lui, il est très capable…

Je coupe, un peu impatienté :