J’emploie le suprême argument pour corriger l’insolence de l’ironie :
— Dans cette aventure, que je veux charmante, une minute toute rose comme vos lèvres, j’offrirai tout et ne demanderai rien. Est-ce que votre mari vous attend à cinq heures du soir ?
— Non. Il n’est pas à Paris en ce moment, mais ce n’est tout de même pas bien d’accepter. Je ne vous connais pas. (Elle ajoute, par association d’idées :) En effet, c’est comme en rêve. On fait des choses qu’on ne voudrait pas faire.
Elle est en ce moment l’écho de ma pensée, la petite fille hésitante et amusée par la tentation. Elle ne me semble pas du tout l’héroïne de la vilaine aventure. Vaut-elle mieux que ça ?
Nous marchons vers l’hôtel illuminé. Elle, se faisant un peu tirer. Moi, la tenant prisonnière. Il se dégage de ce jeune corps droit une étrange et timide tentative de résistance. Elle marche, oui, comme en rêve, mais elle a le coup d’œil attentif de l’oiseau prêt à fuir.
Nous sommes devant un perron. Un minuscule groom nous pousse dans le compartiment d’une porte tournante. Une table de deux est libre, dans un coin à palmes vertes. Gerbes d’œillets, napperons de dentelles et, sous la clarté opaline d’une coupe renversée, qui plane sur nos fronts comme une large hostie, ma compagne se dégante, saisit sa tasse, un doigt en l’air, accomplissant, d’instinct, le rite cérémonieux ; elle est bien Parisienne.
Selon le programme, nous bavardons. Un verre de Porto et elle entame les confidences. Il y a des tas de gens, autour de nous, très comme il faut. Je ne pourrais pas risquer un geste inconvenant sans me mettre tout un public sur les bras : alors cela la rassure et elle ose dire ce qu’elle préfère, louche vers les glaces d’un regard anxieux. Elle rit parce qu’elle s’aperçoit que la lumière discrète de la coupe opaline fait valoir son teint, puis elle se moque un peu de la demoiselle nous servant qui vient de laisser tomber une meringue.
La main tenant la tasse est jolie, nullement aristocratique, mais soignée. La voix moqueuse reste cependant assez basse de timbre, tendre, sans affectation d’enfantillage.
Cette femme commence à me plaire beaucoup. Je sors mon carnet, je croque, platoniquement, sa bouche et je la lui montre :
— C’est toute ma figure, au-dessus ! Et vous n’avez dessiné que ça ! Comme c’est drôle ! Je me reconnais. Ah ! ce n’est pas banal de faire une figure rien qu’avec une bouche ! Vous êtes donc sorcier ?