— Voulez-vous, Jules Nordin, me raconter votre histoire plus tranquillement, sans menace et sans geste inutile, en me donnant des détails qui finiront peut-être par m’éclairer au sujet de la jolie personne en question ? J’ai pu la connaître et, si je suis bien certain de ne pas être le père, je ne nie pas, d’avance, l’avoir fait poser pour… autre chose. Il ne me semble pas nécessaire, à cause de ça, d’en venir aux démonstrations bruyantes, parce que je pense que nous n’avons pas plus froid aux yeux les uns que les autres, le gosse y compris.
Il s’assied sur le fauteuil où je l’ai poussé, le front bas, l’air têtu, ses mains rouges abandonnées sur les bras de ce siège et il est, tout d’un coup, très ennuyé de se voir là.
— Quand on aura causé, je parie bien, qu’on ne se plaira pas davantage, monsieur Montarès, gronde-t-il. Oh ! ce n’est pas la première fois qu’on se rencontre ! Je vous ai déjà vu, l’année dernière, au cirque de Paris. J’étais debout, derrière vous, je vous ai appelé par votre nom pour savoir si je ne me trompais pas, pour vous reconnaître, de mémoire, seulement vous étiez avec une poule de luxe. Je me suis défilé quand vous vous êtes retourné. Ce que j’avais à vous dire, ça ne regardait pas l’autre. Elle aurait tout empêché. Les femmes sont tellement rosses entre elles ! A ce moment-là, on faisait déjà des scènes à ma sœur rapport à son état. Oui, je vais vous conter la chose en détail. Ma mère et moi nous crevons de la vie chère qui augmente tous les jours. On est paré pour deux, pas pour trois. Le logement est déjà plein, vu que nous couchons tous dans la même chambre. La mère fait des ménages, moi, je suis ouvrier électricien, ce qui est un bon métier quand on ne chôme pas à cause des accidents. J’ai eu un bras brûlé par un appareil, un matin dont je me souviendrai. J’ai vu passer la mort, là-bas, dans les tranchées, mais, quand on se bat, c’est, naturellement, pour en finir avec la chienne d’existence, tandis que quand on travaille, c’est pour la gagner, alors, comme de juste, c’est moins drôle ! Voilà : j’avais une sœur, elle est morte, elle, à la Maternité en accouchant d’un garçon et il n’y a pas à vous en garer, ce gosse-là est de vous, j’en remettrai mon bras au feu ! Ma sœur nous l’a caché tant qu’elle a pu. Pourquoi ? Ça, j’en sais rien. Sans doute qu’elle avait le béguin pour vous et qu’elle voulait pas qu’on vous ennuie, mais pour ma mère comme pour moi, il est signé, le môme… Après la mort d’Henriette on a été forcé de se charger du petit. On ne pouvait ni le mettre aux assistés ni au ruisseau. La mère, qui n’a jamais pu sentir sa fille, s’est entichée de son petit-fils ; moi, je n’ai pas perdu la carte. Faut vous dire que les sentiments de famille, c’est pas mon fort ! J’ai vu, d’un coup, qu’on allait à la faillite, histoire de soigner l’héritier d’un Monsieur dans la haute et ça ne se doit pas. Vous nous aiderez, foi de Jules, ou nous verrons à nous mesurer les coudes. Oh ! je sais que vous allez fourrer la police entre nous, puisque la recherche de la paternité est interdite dans notre cochon de pays, mais si on veut vous flanquer la bonne aventure au coin d’un journal, et on trouve toujours une feuille dévouée aux intérêts du peuple, au jour d’aujourd’hui, ça ne vous fera pas rigoler parce que vous êtes dans les huiles. Si vous êtes libre de faire des bêtises, vous avez tout de même l’orgueil de ne pas les avouer en public, hein ? Nous avons découvert le pot aux roses, rapport à ce que ma dinde de sœur tenait trop à le cacher. Un jour à l’hôpital, je lui ai montré un numéro de ce grand illustré qu’on appelle La femme à Paris et…
A ce passage du récit de Jules Nordin, je bondis sur lui, je lui prends les poignets et je crie, ivre d’une douleur que je ne peux pas maîtriser :
— Bouchette est morte ! Vous êtes le frère de Bouchette !
Il y a un moment de silence terrible.
Jules Nordin se lève, à son tour. Nous nous regardons, non plus comme deux ennemis, mais comme deux hommes brusquement plongés dans une commune misère.
— Ah ! oui, Bouchette ? balbutie-t-il. Vous ne la connaissiez pas sous son vrai nom ? Faites excuses, monsieur Alain Montarès, je ne savais pas cogner si fort !
Je cours à un de mes cartons et après une recherche fébrile, j’en retire une épreuve de ma Jeunesse, la belle fille en fourreau de satin blanc qui élève au-dessus de sa tête une botte de mai rose dont les fleurs s’éparpillent dans ses cheveux dénoués.
— Regardez bien. C’est elle, n’est-ce pas ?