Jules Nordin hoche le front. Son regard s’embrume, se mouille. Ça ne dure guère, il se redresse, les poings serrés :

— Oui, c’est Henriette Nordin. Maintenant, faudrait voir à réparer, monsieur Montarès.

Je m’appuie sur la chaise que je viens de quitter, mes mains tremblent :

— Écoutez-moi à votre tour, Jules Nordin, et répondez-moi franchement : votre sœur n’était donc pas mariée ? Elle prétendait avoir épousé un étranger, un Espagnol…

— Elle vous a fait croire ça, riposte l’ouvrier électricien revenu à la préoccupation de ses intérêts particuliers. Alors, quoi, vous en savez aussi long que moi. Pas la peine de se disputer, en effet. Donnez-moi la somme ronde et je me tire d’ici. Vous n’entendrez plus causer de moi.

— Non, je n’ai jamais cru qu’elle fût mariée à cet Espagnol qu’elle prétendait si jaloux. Donc c’était son amant. Pourquoi espérez-vous me faire endosser la paternité d’un homme qu’elle… me préférait ?

Je contemple la souriante vision de Bouchette, jeune, svelte et fine comme une jolie nymphe tout enivrée de printemps, sa bouche épanouie comme une rose au soleil. Or, cette bouchette-là est morte en couches, déformée, abîmée, roulée aux abîmes de la grande marâtre, notre mère, la Terre, qui exige de nous la procréation… ou la mort.

Jules Nordin reprend d’une voix sourde :

— Ben oui, c’est l’Espagnol qui a fini son malheur, à la pauvre fille. J’ai su tout ça par les délires de la fièvre qui l’a emportée. Ma sœur, inutile de vous charrier, n’est-ce pas ? je sens bien que vous n’avez plus envie de vous moquer d’elle, s’était collée depuis ses quinze ans avec ce garçon-là, un renfermé, très bûcheur, mais un mauvais type avec les femmes. Il voulait, j’en suis certain à présent, la lâcher une fois sa pelote faite en France et s’en retourner au pays sans y traîner une étrangère. Il n’a jamais voulu l’épouser, malgré qu’elle y tenait ferme, elle, à la mairie. Henriette patientait, elle ne rêvait que gosse et mariage. Dès qu’elle s’est vue enceinte elle a fait le possible pour lui faire légitimer son état, mais l’Espagnol l’a abandonnée comme il le lui avait toujours promis si ça lui arrivait. Ah ! ça, il ne lui mâchait pas les mots. Au lieu d’aller chez Monsieur le Maire, il a pris le train sans lui laisser sa nouvelle adresse, oui ! Oh ! je comprends bien que vous l’avez belle, monsieur Montarès (et l’accent de Jules Nordin devint presque respectueux). Vous avez le droit de nous dire que, lorsqu’il y a deux mâles dans la vie d’une pauvre femelle, on ne sait pas qui est le père, d’autant mieux qu’elle ne vous a rien demandé, trop fière pour ça…

— L’enfant est bien portant ?