— Un beau petit garçon d’à peine deux mois, mais s’il a la bouche de votre Bouchette, il a des yeux qui ressemblent aux vôtres, c’est à crier… Donnez-moi seulement une petite rente pour que nous l’élevions proprement. Vous verrez que vous ne vous en repentirez pas. Vous êtes riche et sans légitime pour vous embêter de ses reproches. Nous ne demandons pas le Pérou… et puis vous n’êtes pas forcé de venir le voir car, je saisis votre idée, c’est tout de même un peu aussi le gosse à l’Espagnol, un sale type ! Quand on se partage entre deux hommes…

— Est-ce qu’elle est morte sans jamais avoir parlé de moi, prononcé mon nom ? Elle n’a jamais rien avoué de nos relations ?

Jules Nordin tire un portefeuille crasseux de sa poche et il en sort un carton, un morceau de bristol, une invitation à dîner chez le peintre Carlos Véra. Il me montre, au dos de ce carton, le profil de Bouchette avec celui du grand cygne voguant sur un lac.

— Ça, Monsieur, nous l’avons trouvé sur sa poitrine quand on l’a emportée pour ses couches. Elle était tombée de faim au milieu de sa mansarde dont elle payait le terme bien régulièrement en se privant de tout. Elle n’a jamais su que nous l’avions reconnue dans le numéro de l’illustré où on avait reproduit son portrait et que nous vous cherchions parce que l’Espagnol, en se défilant, avait raconté qu’elle se parfumait trop pour être restée honnête.

Un silence.

Le douloureux calvaire se déroule devant moi et la petite folle, entêtée, le monte péniblement, courageusement. Ce qu’elle veut, c’est le mariage, le ménage reconstitué par le berceau. Qu’est-il arrivé ? Un de ces accidents mystérieux de l’amour charnel qui emprunte le désir de l’amour idéal pour en faire une implacable réalité ! Elle est enceinte, et elle est bien sûre que son enfant peut avoir un père légal, elle avoue cette réalité, toute naturelle, ne revient plus chez moi, prie, supplie le père de consentir enfin à la réhabilitation. Seulement, il y a le parfum, ce parfum coûteux et tenace dont elle me disait : « S’il n’en connaît pas le nom, il sait bien que je n’ai pas les moyens de me l’offrir ! » Ah ! la qualité du parfum, qui révèle aussi la qualité de la liaison ou de l’amour !… L’odeur du luxe précédant la luxure ! L’empreinte de celui qui guette son heure et a la lâcheté de ne pas céder, simplement par dilettantisme ou par précaution contre les beaux emballements.

(L’autre aussi attendait peut-être son heure et si je n’avais pas tué la bête, si je n’avais pas, oh ! sans le vouloir, sacrifié la chair…)

Quelle différence existe-t-il entre cet obscur Espagnol, ce hibou sauvage et sage, retournant dans son pays, revenant à sa race, lui sacrifiant la chair, sa propre chair, et le libertin égoïste, l’amoureux superficiel ?

Je n’ai pas compris ni deviné le drame, je n’ai pas cherché à secourir celle qui en était réellement la victime, qui en mourait, tuée par moi plus sûrement que je n’ai tué mon chien !

Je ne pleure pas. J’émiette sous mes doigts nerveux un pinceau frêle et je regarde, hypnotisé, tomber dans le vide les menus éclats tournoyants.