Jules Nordin est ému autant que peut l’être une brute. Il est passagèrement saisi de ce trouble qu’apporte avec elle une mort pitoyable, la fin d’une malheureuse petite fille sentimentale. Lui, c’est un homme vulgaire, plus habitué aux soucis matériels qu’à l’analyse des complexités d’un désespoir d’amour. Il ne me menace plus. Il attend. Pour lui, je suis l’amant de sa sœur, le père de l’enfant, celui qui doit payer pour l’autre qui est parti, est redevenu l’étranger.
Je respire longuement, fortement, et, très calme, tout à coup, scandant mes mots comme si je voulais en graver chaque syllabe dans le cerveau de ce pauvre diable, ce cerveau borné par l’impérieux besoin de vivre, l’odieuse vie commune, je dis :
— Demain on ira chercher à l’adresse que vous allez me donner l’enfant d’Henriette Nordin, votre sœur, ce petit garçon que je ne connais pas et je le ferai élever ici, chez moi. Puisqu’il est orphelin, qu’aucun père, légitime ou non, ne peut le réclamer, je le reconnaîtrai. J’en ferai mon fils et un Français, de vraie souche française. Votre sœur, celle que j’appelais Bouchette, était une très honnête fille, Jules Nordin. Il ne me plaît pas que vous en doutiez un seul instant. Je réglerai avec vous tous les comptes que vous voudrez bien me soumettre au sujet des dépenses que vous avez dû faire pour elle ou pour lui. Mais j’entends demeurer le maître des destinées de mon enfant. Vous ne vous en occuperez plus.
Je suis allé tout droit à mon but, comme la pierre lancée. Agir autrement ne me serait pas possible.
Je vois la branche de l’arbre desséché qui repousse plus vigoureuse et plus belle. C’est ma race, à moi, qui va renaître, refleurir miraculeusement.
XXIII
Francine, ce printemps, n’a plus de rides. La femme de Nestor, le bon génie de ma maison, redevient jeune. Elle se penche, extasiée, sur un berceau, quand la nurse, personne autoritaire et un peu distante, daigne lui en confier la garde.
— Moi aussi, Monsieur, m’avoue Francine, j’aurais dû en avoir un. On ne l’a pas laissé venir. C’est tout le chagrin de ma vie. Vous pensez comme je suis heureuse de voir un enfant pareil chez nous ! Et pour toujours ! Qu’il est beau ! Ah ! que Monsieur ne s’en fasse plus ! A part la bouche de la pauvre maman, c’est déjà tout son portrait, c’est un amour !
J’ai donc refait cet amour à mon image par la puissance de mon désir ?
Après les mauvais plaisirs de l’homme, le bon plaisir d’un Dieu ? Vraiment, je suis comblé.