Elle est heureuse de me confier tout ça. Dans cette atmosphère d’un luxe dont elle ne semble pas du tout avoir besoin, ou qu’elle ignore, elle fait surgir l’apparition de la petite existence des pauvres gens satisfaits. Il y en a donc ? Pas de revendication d’ordre général ; cependant, la fissure s’est déjà produite dans le mur de leur vie particulière et je crois que la fuite du gaz n’y est pour rien. La femme a l’idée d’un peu plus de confort et le mari (hum ! est-ce bien le mari ?) cache ses économies personnelles. Mais j’aime cette phrase : moi, j’ai la cime des arbres pour me nicher la vue. Comme il y a du ciel et de l’air, là-dedans !

Si cela est aussi simple qu’elle me le montre, c’est le conte de fée : Cendrillon ou Jenny.

— Vous trouvez votre mari trop âgé, petite madame. C’est humiliant pour moi.

Je pense que nous ne comprenons pas toujours la raison de certains abandons cérébraux. Cette jeune personne m’ouvre le modeste écrin de sa vie parce que l’idée ne lui vient pas du voleur possible en ce vieux garçon qui rit avec elle en mangeant des gâteaux. On se croise et on ne tardera pas à s’éloigner l’un de l’autre. Elle aura toujours goûté ! Des moineaux, dans les Tuileries, acceptent volontiers une miette sur un index tendu et fichent le camp sans se croire compromis par leur hardiesse. On est tellement aux antipodes !

— Vous avez plus de quarante-cinq ans, vous ?

Elle dit cela dans une surprise parfaitement jouée, sinon réelle, mais qui m’est désagréable, m’abîme sa bouche.

— Où voulez-vous que je vous reconduise ? lui dis-je agacé.

Puis je me souviens de nos conventions et, malgré ma mauvaise humeur, j’ajoute :

— C’est-à-dire à l’entrée de quelle rue, de quel métro ?

Je me lève, règle l’addition et me fais envelopper des fraises glacées qu’elle a couvées des yeux.