Ce disant, j’ai pris sa main que je serre un peu fort, malgré moi.
— Oh ! comme vous avez chaud ! (Elle tremble nerveusement.) Voilà que ça me fait peur. J’ai confiance en vous, pourtant, parce que vous êtes très convenable, mais pourquoi avez-vous si chaud que ça ? Le théâtre, le cinéma et puis faire la dînette… Je ne suis pas une petite fille, monsieur ! (Tout à coup elle pousse un cri.) Ah ! je sais, je sais où je vous ai vu ! Oui, je vous ai vu en photographie sur un journal. Vous aviez ces yeux-là ! Le même chapeau, plié de côté, et tellement l’air de vous fiche du monde. Mais pour qu’on mette votre photo dans les journaux, il faut que… (Et brusquement, elle saute sur la portière, frappe à la vitre, veut l’ouvrir, se précipiter hors de cette voiture pour me fuir, toute sa belle confiance envolée.) Je veux m’en aller ! Je veux descendre ! Ah ! laissez-moi descendre ou j’appelle le chauffeur !
Ce n’est ni de la coquetterie, ni de la pudeur, c’est de la terreur folle me révélant à la fois la vibrante sensibilité de cette enfant du peuple et sa logique superstitieuse. Qui photographie-t-on dans les journaux, sinon les assassins, les hommes politiques, les gens de lettres, les voleurs, enfin tous les grands malfaiteurs de l’humanité.
Je fais arrêter le taxi, je tire une carte de mon portefeuille et, l’ayant aidée respectueusement à descendre, je murmure :
— Je ne connais même pas votre nom. Je ne vous demande pas votre adresse, cependant voici toute ma personne entre vos jolies mains, petite madame. Adieu ou au revoir.
V
Je rentre chez moi.
Passé la première porte cochère, c’est la vaste cour déserte dont les dalles ont de la mousse dans les creux comme des pierres tombales. Au fond de cette cour, la grille noire, sur le jardin, en barreaux de prison. Et cette grille tourne sur ses gonds, avec un petit grincement qui ressemble à la plainte d’un hibou, un chant atrocement mélancolique. J’ai fait huiler ces gonds-là, je les ai même fait démonter : ils crient encore, ils crieront toujours ! Ils doivent appeler à l’aide.
Le jardin entoure étroitement mon pavillon. On le croirait très grand, ce jardin. Il est borné par de hautes murailles sans ouvertures, celles des maisons voisines lui formant des barrières de sept étages, retenant entre elles l’espace fluide et sombre, ainsi les parois d’une citerne retiendraient une eau verte.
Il y a trois arbres, certainement centenaires, et une vasque à margelle sculptée contenant un triton orgueilleux crachant dédaigneusement dans le vide.