VI

La serre est un petit boudoir vitré, au plafond rond, une espèce de cloche posée sur une plante rare, une étrange fleur que je cultive à mes moments perdus, à l’heure du rêve, dont le parfum me fait mal, mais que je respire comme on aspire l’odeur de l’opium, comme on goûte le haschich, la morphine, l’éther ou la fameuse coco, d’intronisation plus récente. J’ai le mépris des paradis artificiels… probablement parce que j’ai su me créer un enfer naturel qui suffit à me procurer toutes les extases, et il faut m’entendre fulminer contre ces différentes intoxications, puis, me voir, ensuite, dans le temple de mon culte secret pour se rendre compte de ma parfaite hypocrisie.

Vertueux ? Oui, je le suis. J’aime l’eau pure parce que je me sens toujours ivre. Je fuis les occasions d’amour, parce que je demeure toujours épris. Je m’efforce à la correction de mes moindres gestes, parce que j’ai toujours envie de tuer quelqu’un. Et l’ensemble de ces états d’âme, un peu complexes, s’appelle une bonne éducation.

Je suis fort bien élevé, sinon vertueux.

Cette pièce, aux parois de verre, est entourée, jusqu’à hauteur de corniche, de rideaux de velours violets déteints, décolorés par la lente infiltration de l’humidité du jardin. Dans leurs plis lourds, monte et descend toute la gamme des merveilleuses nuances du violet, cette pourpre du deuil, depuis les lilas gris de Perse jusqu’aux mauves rougeâtres de la lie de vin.

Des cordons de tirage transposent cette gamme, disposent ces plis, les font reculer ou avancer, tour à tour ardents comme des guirlandes de jacinthes, ou sombres, en colonnes taillées dans une grotte d’améthyste. Pas de fenêtre qui s’ouvre, mais la libre vue sur la réalité de la lumière du jour ou de la clarté lunaire que l’on peut supposer factice, car ce pauvre coin de jardin, ce morceau de nature condamné à l’internement dans la plus intense des civilisations, n’a pas un aspect naturel. C’est une vision de tristesse élégante, voulue. Les arbres ne sont plus que des fantômes de la forêt, et la vasque, à margelle ciselée, tombée au milieu d’eux, n’est plus que la coupe d’un géant, coupe tarie par l’oubli des grandes ivresses ancestrales.

J’entre là, les yeux baissés. J’ai peur de recevoir le choc de cette image blanche. Il fait bon ici ; cela embaume la verveine, l’odeur brûlante sort d’une tasse de Sèvres, une bien vieille tasse où ma mère, mourante, a bu ses dernières tisanes, et où, moi, je viens puiser le très amer plaisir de ma vie solitaire. Un mince filet de vapeur se dresse vers l’idole comme bientôt ondulera l’encens de mes cigarettes.

— Me voici ! Je suis encore le même. Me reconnais-tu ?

L’idole sourit de plus en plus. Elle sourit toujours. Je l’ai voulue ainsi. Est-ce que de mon côté, je ne me montre pas toujours gai ?

Au milieu de la serre, au sol de terre battue, il y a un tronc d’arbre, le tronc d’un arbre qui fut jadis bien vivant (le frère des trois autres) et au printemps plein de nids. Le caprice de celui qui bâtit la salle ronde l’a laissé là, le fit enclore sans le couper. Par-dessus le toit, il put continuer à se développer normalement, mais il a dépéri, s’est desséché, a fini par crever de consomption de se sentir dans la demeure des humains. Il a fallu lui couper la tête et reboucher le trou de ce toit qui lui formait comme un carcan de cristal. Maintenant momifié, énorme morceau d’amadou, il pousse d’étranges végétations sur son écorce de vieux platane, tantôt couleur de jade, tantôt couleur de rouille, de minuscules champignons satinés, des lichens d’argent, des excroissances ayant on ne sait quoi de visqueux, tenant à la fois de l’éponge et du coquillage.