Adossé à ce corps d’arbre mort, décapité, encore luisant de toute sa sève répandue, il y a un chevalet soutenant le portrait d’une femme. Un portrait ? Moi seul peut le savoir ! Pour les amateurs, les critiques ou le public, ce fut simplement une étude de nu, la meilleure de mes œuvres, paraît-il.
Je lui tourne le dos, brusquement agacé par le terrible et immuable sourire. Vraiment, ne se moque-t-elle pas de moi, l’idole ?
En face d’elle, un divan de velours violet où ma place est creusée depuis le temps que je viens ici m’asseoir, m’étendre tellement fatigué, lassé d’essayer de revivre. Près de moi, la table en X sur laquelle fume, chaque soir, l’infusion du malade, la bourgeoise infusion du vieux garçon maniaque… ou le pervers breuvage de ses enchantements.
Une lampe-veilleuse, coiffée d’un abat-jour d’orchidées de gaze mauve et jaune, éclaire à peine ma peine de me retrouver là, plus las, plus fatigué que jamais. Chez moi, j’ai le siècle de cet arbre décapité, tous les siècles de ma maison, et dans la rue, j’ai cru avoir vingt ans, aujourd’hui. Pauvre fou !
Écroulé sur ce divan, ayant à portée de ma main le cordon qui fait mouvoir les rideaux, ces lourds plis m’enveloppent comme les draperies d’un catafalque ; je hale, je tire de la même façon qu’on prendrait un ris sur un bateau et je découvre la partie du jardin où Sirloup se promène, dans le brouillard emmêlant les contours, ceux des arbustes et ceux de sa silhouette héraldique. Machinalement, je cherche à m’abstraire. Sirloup m’apercevant, se précipite, colle son museau contre la vitre, les oreilles pointées en croissant, ses prunelles de topaze dardées. Sa langue pendante donne une lueur toute rose en opposition aux reflets mauves de l’abat-jour. Comme il est vivant !…
— Non, mon vieux, pas tout de suite. Amuse-toi encore une minute. Moi, je n’ai pas envie de vivre… ni d’aller dormir.
Je refais la nuit sur le jardin et le deuil retombe autour de moi, plus épais, plus lourd.
Je reste en tête à tête avec la femme nue.
Est-elle nue ? Non. Elle est surtout indéfinie, pas finie, ou effacée. Brune, ses cheveux tordus en écharpe, barrent sa poitrine et s’effilent sur sa hanche gauche. La face est trop faite pour le reste de sa personne qui se dilue sous des lambeaux de voiles flottants. Les yeux sont durs, fixes, d’une fixité d’au-delà très inquiétante, mais le sourire est séduisant, voulu et naïf à la fois. Il est extraordinairement railleur, ce soir, dans cette naïveté qui ressemble à de la pitié. Sous ses yeux très clairs, des yeux d’eau, il y a le bistre mystérieux de la volupté et autour de la bouche, les virgules, creusées par l’ongle de la souffrance ou du désir inexprimé.
Le corps est cambré en arrière, les deux bras qu’on ne voit pas, s’appuyant à une barre, peut-être à une branche de l’arbre qui est derrière la toile. Cette pose fait saillir le ventre blanc, en bouclier de métal, et ce bouclier, serti par l’ombre qui nous entoure, devient le centre, le rayonnement même de l’astre de cette nuit.