Toute la valeur de ce portrait est dans la hantise qui s’en échappe justement à cause de cet assemblage bizarre de morceaux trop fouillés et de lignes floues. Je m’étais complu d’abord à le polir, de mille petits détails intimes pour en faire le document féminin par excellence : puis, revenu de cette exposition où il eut vraiment trop de succès, un succès de très mauvais aloi, je l’ai détérioré, saisi d’un accès de jalousie que je ne m’explique pas encore. J’en ai brouillé les lignes trop nettes, les ai voilées d’une sorte de crêpe qui prolonge les cheveux et noie les détails, dans une confusion d’ombres, de hachures portées en coup de couteau. Mais il est tout de même le réel portrait de cette femme-là, et je reconnais, ligne par ligne, nuance par nuance, tous les détails de ce corps à ce que je les ai effacés du dessin… pour les mieux graver dans ma mémoire. Si le peintre pouvait oublier son ouvrage, l’amant se souviendrait, malgré lui, de tous les endroits où se posèrent ses désirs et s’est reposée sa propre confiance en leurs suprêmes réalisations. S’il a gâché son œuvre, il n’a pas su étouffer sa passion qui reste entière. Et il n’y a plus, chez moi, que ce corps inanimé dont mon amour est l’âme.

Pourquoi m’a-t-elle aimé, ou me l’a-t-elle dit, puisque, maintenant, elle s’est effacée à son tour en me fuyant ? Je crois qu’un amour sincère est pareil à l’incendie qui couve, et n’a vraiment plus besoin de l’incendiaire pour éclater. On a mis des matières inflammables dans ce coin de la chambre et une toute petite braise en-dessous, la simple allumette éteinte quoique encore brûlante. Si jamais elle revenait, elle pourrait voir la maison en flammes, de la cave jusqu’au toit : seulement, si elle revenait, elle aurait peur de son œuvre, car c’est l’œuvre de destruction, celle qui ne peut plus servir à rien.

J’entends Sirloup aboyer. Allons ! Qu’est-ce qu’il va encore chasser de mon jardin, celui-là ? Ce chien est terrible. Il ne permet à aucun animal de vivre sur nos terres. Je cours à la porte de la salle à manger. Je siffle. Le chien rentre, oreille basse, ennuyé d’obéir, mais soumis, car il fut admirablement dressé. Je peux lui demander n’importe quel tour de force, il l’exécutera.

Cependant, Sirloup est inquiet : il se blottit près de moi, sur le divan, avec un grondement intérieur. Pour le consoler, je lui montre ma cigarette à moitié fumée ; il boude, détourne ses yeux de topaze.

— Oui, je devine ! Tu as vu la chatte de la concierge qui se faufile à travers les barreaux de la grille pour aller dénicher des moineaux transis sous les feuilles, et tu as envie de lui casser les reins ! Nous nous chassons tous mutuellement… Elle m’a chassé aussi, la panthère brune. Je ne dois plus la revoir. Fais donc comme moi, mon vieux, fuis l’occasion du meurtre… Toutes ces histoires-là finissent toujours par des contraventions.

Sirloup, maussade, ne veut pas fumer, décidément. Il se lève, s’étire, va se poster aux pieds du portrait, comme s’il le prenait à témoin de ma tyrannie, et il se met à chanter. Sirloup file des sons à faire dresser les cheveux, c’est un très bon ténor. Il trémole un peu avant de se lancer dans ses effroyables variations ; il semble chercher la note, puis il rabat les oreilles, une patte en avant, solidement appuyée, et l’autre soulevée, effleurant à peine le tapis, comme le pianiste levant la main après un savant arpège. Son front s’auréole de l’inspiration, ses yeux s’allongent et lui font le tour du crâne, sa gueule se fend en un rictus de dilettante, il donne peu à peu de la voix, enfle de plus en plus du gosier. C’est le loup qui a faim dans les neiges russes. Ou le lion du désert d’Afrique appelant sa femelle. Et c’est aussi, par petits hoquets, la chatte de la concierge s’étranglant avec une arête.

Cela me réjouit grandement, jusqu’au moment où cela me serre le cœur à m’en faire rendre mon dîner.

— Assez, Sirloup. Assez ! De quoi te plains-tu ? Tu n’es qu’un chien. Qu’est-ce que tu dirais si tu étais un homme ? Oui, elle a filé, ta sacrée chatte, et moi je ne retrouverai jamais cette femme, parce qu’il y a les barreaux de notre grille, ceux de la porte de notre prison. Ma volonté et ton servage d’animal, deux choses à peu près égales en blessures d’amour-propre. Je ne vais pas courir après, hein ? Et toi, tu es trop gros pour passer au travers… Mon chien, cette messe des morts me semble avoir assez duré. À dix heures on ferme les pianos, ici. Tu vas réveiller Nestor et Francine. Voyons ! Il n’y a pas de pleine lune, ce soir… et moi je suis guéri. Mais oui, mon cher vieux. J’ai désiré la bouche d’une autre femme. Je suis sauvé. Il ne me reste plus qu’à la voir revenir, elle aussi, cette passagère lueur de bouche qui, en éclair, a rayé ma nuit cérébrale d’un trait d’espoir.

Sirloup ne se tait pas, il pleure à gros sanglots ; il agite, désespérément, des tas de grelots fêlés. Je crois, ma parole, qu’il joue la comédie en l’honneur de ce portrait.

Et la femme, en face de nous, sourit toujours, de son sourire voulu, que j’ai voulu un peu bête, un sourire qui fait la fille, un sourire qui attire, promet, du haut de la pose où tout s’abandonne au passant ; mais les yeux sont ailleurs, très loin.