Je prends Sirloup au collier et je le secoue d’une poigne un peu rude. Subitement, c’est le silence.

Ce silence-là se jette sur nous, glacial, nous envahit. On dirait que les verrières du boudoir, ayant enfin craqué sous la poussée de ses clameurs épouvantables, laissent couler l’eau sombre de tout cet espace noir, au-dessus de nous. Nous avons peur. Sirloup, de moi et moi de la femme impassible.

Ah ! combien je redoute celle qui rayonne au fond de ce puits du jardin avec la pâleur spectrale d’une cruelle vérité ! ce bouclier d’argent où pénètrent les regards en flèches qui s’émoussent, dont l’acier plie ! Qui me rendra ces bras, ces mains, tordus en arrière, enroulés au tronc de l’arbre, noués à cet autre corps décapité, mort, qui fut jadis l’asile de nids remplis d’amour et de battements d’ailes ?

Pourquoi ai-je aimé cette femme sans y rien comprendre et pourquoi, ayant enfin compris, n’ai-je pu la séparer de mon désir, toujours tendu vers elle ?

Comme on est seul, ici ! Voici près de quinze ans que j’y suis seul. Mais ma solitude vient de bien plus loin. Enfant, j’étais seul, fils unique. Adolescent, je fus seul chez les prêtres qui m’isolèrent le plus possible pour me rapprocher de Dieu. Homme, ayant brisé les chaînes de toutes les religions et de toutes les conventions sociales, je fus seul parmi les femmes de mauvaise vie se disputant ma force au jeu inlassable de mes muscles et des leurs… et je fus encore bien plus seul dans mon culte pour un art difficile qui faisait flamber mon cerveau ébloui au détriment de mes entrailles affamées, m’épuisait sans me satisfaire.

Puis, la solitude affreuse de la guerre où l’on était enfoui dans la bouillie des membres enchevêtrés par le massacre, dans la glaise des tranchées toute gluante de putréfaction, où tous ceux qui vous parlaient, amis ou ennemis, n’étaient jamais votre semblable, où l’on ne pouvait jamais se joindre que dans la tuerie.

Seul, charnellement, seul, intellectuellement, toujours l’unique ou le paria.

Non, mon chien, tu ne hurleras jamais aussi fort que mon secret désespoir.

Les bouches, que l’orgueil contraint au sourire, n’ont plus de cri, parce qu’elles se sont coupé les lèvres, coupé la langue, et, la mort entre les dents, n’ont pas avoué, n’avoueront pas.

Mon chien, il pleut. Tu as dû fendre le vitrage du plafond avec tes hurlements et voici que ce sale brouillard nous coule dessus ; ou, alors, c’est moi qui pleure sur moi, sur toi, deux pauvres bêtes.