Il me faudra détruire entièrement cette effigie maudite. Elle remplit ma prison de la liberté de sa chair. Ce n’est pas elle, c’est moi, que j’ai attaché à ce chevalet de torture amoureuse, à cet arbre de la science du bien et du mal, cet arbre, cependant, sans serpent et sans fruit. Je rêve, devant lui, que la main de cette femme, fleur de velours aux cinq pétales de nacre, tord mon cœur derrière la toile, mon cœur, loque rouge palpitante d’où tombent ces gouttes chaudes.
Ah !… dormir… dormir, ne plus rêver !…
Avec de petits gémissements de compassion, Sirloup m’accompagne à l’étage. Il met ses pas dans mes pas, s’arrête quand je m’arrête, soupire quand je soupire et chaque marche de ce calvaire, qui nous monte vers l’oubli, lui arrache un sourd grognement de regret. Il pense, lui, à cette chatte à laquelle il faudrait tout de même casser les reins, puisqu’elle détruira les battements d’ailes :
— Je sais, je sais, semble-t-il me dire, mais il ne convient pas que l’autre sache ! Si c’est honteux pour un chien de hurler à la lune, c’est encore bien plus ridicule pour un homme. Nous, les monstres, nous n’avons jamais le droit de nous plaindre.
VII
Mon chauffeur cligne de l’œil en m’arrêtant devant la gare Montparnasse. Il devine, à mon air anxieux, que ce n’est pas un ami que j’attends. Alors je l’envoie m’acheter des cigarettes d’une marque spéciale qu’il trouvera difficilement, au moins je l’espère, dans les bureaux de ce quartier. Cela me laissera le temps de la voir venir sans descendre de voiture, car il fait vraiment trop froid, malgré le soleil. Il a neigé cette nuit.
Je suis en retard d’une dizaine de minutes. Dès que le sort m’est clément, mon fatalisme reprend le dessus. Puisque je dois la revoir, rien ne presse et pourtant, ce matin, en relisant son billet, je chantais ! Son billet ? Ah ! ce pauvre morceau de papier quadrillé, coupé en deux par économie ou manque d’usage, cette enveloppe jaune, trop large… Mais l’écriture est propre, nette, sans faute d’orthographe, sinon de français. Il n’y en a pas bien long et il y a ce qu’il faut. Le rendez-vous courageusement offert. Elle dit : du côté du départ. Je ne découvre rien, du côté du départ, qui lui ressemble. Les femmes passent vite, les hommes ont le col du pardessus relevé. Personne, certainement, n’a l’idée, aujourd’hui, de donner un rendez-vous d’amour en pleine rue. Je descends et je vais chercher sous les arcades. Je trouve… du côté de l’arrivée. Elle est là, debout, contre un pilier, petite silhouette mince, et je ne sais pourquoi elle me produit l’impression d’une étude de nu, au crayon, très chargée de traits indiquant des mouvements de vêtements. Par ce froid dangereux, la gamine est en tailleur bien serré, bien court, sans manteau. Je l’ai reconnue tout de suite, à sa bouche qui luit, de loin, comme un point de feu dans l’ombre de cette voûte. La jolie petite lumière qu’elle émet semble prête à s’éteindre dans la pâleur du visage.
— Vous êtes folle, ma chère enfant ! Sans manteau par ce froid-là ? Vous allez vous enrhumer.
Elle rit, devient plus rose. La fraise de sa bouche fond dans le lait de son teint.
— Je ne croyais pas que vous viendriez ! Je finissais pas me dire que vous étiez très fâché contre moi. Ah ! Je suis bien contente ! c’est chic d’être venu, monsieur Alain Montarès.