— Bouchette, c’est plus fort que moi. Je ne peux pas sentir un homme tourner autour de la femme qui me plaît, légitimement ou non, sans avoir envie de lui casser la figure. Vous comprenez ?
— Je comprends, oui, que malgré votre sourire et vos yeux aimables, vous ne valez pas mieux que les autres. Seulement si vous voulez qu’on se plaise, faudrait changer de conversation. J’ai horreur des jaloux.
Elle aperçoit les cygnes, ouvre la portière, saute dans l’allée, parce que l’auto ralentit et elle s’élance en pleine liberté, se met à courir. Il y a des traces de neige, un petit vent aigre s’amuse à tourmenter des papiers épars le long des pelouses.
— Bouchette !
Mon chauffeur s’arrête, s’esclaffe en dedans. Pour une poule de luxe, le nom, comme le tailleur, est un peu court. Je retire mon pardessus, je descends, car, enfin, non, je ne peux pas suivre cette créature-là couvert d’un manteau pendant qu’elle s’en passe. Je m’aperçois, du reste, que je n’ai pas plus froid que Bouchette et je la rejoins… devant une voiture d’enfant !
Elle est en extase, absolument comme sur une poche de bonbons. La nurse lui explique des choses. Je me demande si elles seraient, par hasard, des voisines de mansardes.
— Il n’a pas froid, hein ! le joujou au fond de sa boîte ! Comme il est beau ! Regardez-moi ce pot de crème… A présent, le grand chic, c’est de leur broder une fleur sur le coin de leur couvre-pieds. Une rose pour les filles, un bleuet pour les garçons. Ah ! ce que j’en ai brodé de ces fleurs-là ! (Elle rit.) Nounou, je vous remercie de me l’avoir laissé embrasser. Tenez, voilà Monsieur qui va vous certifier que je n’ai pas la gale !
La nurse pousse, de nouveau, son berceau roulant en nous saluant avec une pudeur anglaise très distinguée.
— Vous aimez les enfants, Bouchette ?
— Oui, beaucoup. Quand… (elle hésite) quand je me suis mariée, c’était mon rêve d’en avoir un. Il paraît qu’il faut être deux dans la même idée, pour ça. (Elle parle doucement, sans aucune intention malsaine. Elle a l’air de continuer à rêver tout haut.) Mais il y a la vie chère, les complications du logement, puis, l’ouvrage à rapporter, les courses, des tas d’histoires. Il faut être juste, mon mari est plus raisonnable que moi. Au jour de maintenant, on ne peut plus se mettre en ménage tout à fait. Quand on s’établira à son compte…