La petite, bercée au doux roulement de la voiture, semble dormir. Elle réfléchit, se tâte pour bien se persuader qu’elle a rencontré son prince de mi-carême. Que peut-il se passer dans ce cerveau d’enfant, de fillette de vingt-trois ans, sans expérience et sans instruction, n’ayant pour se défendre contre le vice que sa droiture naturelle ? Moralement, elle ignore tout, physiquement elle n’a pas l’idée d’une puissance de séduction plus élevée ou plus raffinée que celle qu’il lui a fallu subir la nuit de ses noces, légitimes ou non. Je sais bien qu’on accuse, en ces cas d’innocence relative, les images de la rue, les miennes ou celles du cinéma, mais l’ouvrière, la femme du peuple, a-t-elle le temps de les voir, de les étudier, et si elle n’est pas née avec des instincts de luxure, voit-elle toutes les voluptés promises autrement que comme des contes à dormir debout ou des fruits exotiques hors de prix ? Alors ? Que faire ? Ce n’est pas elle qui a peur, c’est moi. Je suis devant l’inconnu et n’ai plus le droit de me soustraire à sa fascination, car j’ai désiré connaître… Il y a quelquefois plus de lâcheté à fuir une occasion qu’à la déterminer. Fuir l’occasion, mais je n’y aurais aucun mérite. Je n’y tiens pas. Je serais plus à mon aise, sans y tenir davantage, si j’avais rencontré une gueuse, une aventurière, décidée à profiter de toute sa chance et m’entôlant, au besoin. Ce genre de demi-vertu me gêne comme ces prenez garde à la peinture vous empêchant de vous asseoir au milieu d’un jardin public, au moment où vous désirez jouir des charmes du paysage.

A qui me plaindre, si, comme la mariée, l’aventure est trop belle ?

Après tout, ce n’est pas mon métier, moi, de remailler la vie !

Allons toujours au Bois.

Le malheur, c’est qu’en France, lorsqu’on a coupé tous les lauriers, on n’est pas fichu de replanter quoi que ce soit à leur place…

VIII

Devant le lac, elle veut descendre. Je m’y oppose formellement et elle s’obstine :

— Je vous dis que je ne m’enrhumerai pas pour une minute d’air pur. Je commence même à avoir trop chaud à côté de vous. Chez moi, la nuit, quand le poêle est éteint et que le vent se faufile par le vasistas pour aller rejoindre la fenêtre, ça souffle terriblement. Je m’en moque. Je me mets en rond, mes pieds dans mes mains pour me réchauffer.

— Je retiens une épreuve de la pose, Bouchette. Et votre… époux, que fait-il pendant ce temps-là ?

— Je vous ai déjà dit qu’il n’était pas toujours chez nous, Dieu merci. Vous occupez pas de mon époux. Ça m’impatiente.