— Bouchette ?

— Monsieur Montarès…

Elle me regarde. Ses yeux de moineau franc sont ingénus et vifs. On ne sait pas bien si elle plaisante ou si elle dissimule. Tout à coup, deux perles glissent sur ses joues. C’est la fleur qui dégèle à cause de la tiède atmosphère de la voiture. Le froid de l’attente, une peine secrète, peut-être un remords, la tourmentent ou l’humilient ; mais tout cela fond dans la peau d’ours.

— J’ai eu tort de venir, me confie-t-elle à voix basse, j’ai mal fait de penser à vous. Oui, c’est sûr, il y a quelque chose de changé. Je ne suis pas assez raisonnable. Ce n’est pas tout à fait de ma faute. Vous m’avez promis en me donnant votre carte, de tout m’offrir sans rien me prendre. N’est-ce pas la convention ? Est-ce que vous ne pouvez pas avoir le caprice d’être honnête ? Ce ne serait pas banal pour un homme.

Je commence à être effrayé, non pas de ce qu’elle dit, mais de ce qu’elle espère. En effet, ce ne serait pas banal, si on pouvait refaire l’amour, lui enlever son goût irrésistible pour la viande crue en lui tendant un petit pain au lait. Sans aucune expérience de la vie, sinon celle de la normale brutalité de son mari, ou de son amant, elle ne peut pas concevoir la séduction sous une autre forme. Elle est attirée par la curiosité d’entrer dans une espèce de féerie dont elle sera la petite commère accompagnant le compère pour y prendre connaissance de son rôle. Elle pénètre en plein monde inconnu, mais si elle aperçoit le piège, l’obscurité d’une proposition ou l’outrage d’un geste, elle se jettera, comme la première fois, à bas de la voiture. Un baiser par-ci par-là ? Mon Dieu, c’est la menue monnaie de la faute, un péché véniel pour la midinette qu’elle représente. Le reste ? C’est le devoir, le mari ou l’amant qu’elle aime, à qui elle veut demeurer fidèle, malgré son avarice, son compagnon de route ordinaire, celui qui marque le pas, qu’on doit suivre. Moi je lui apprends à danser sur une corde raide. Là-dessus, on est bien forcé de faire très attention… et puis c’est si amusant d’avoir le vertige sans tomber !

— Bouchette, je ferai tout ce que vous voudrez. Ayez donc confiance en moi et revenez me voir souvent. Vous accomplirez une bonne œuvre, peut-être le miracle. Non, je ne veux pas vous perdre. Je suis même très fier de vous avoir trouvée. N’ayez pas d’autre nom que celui que je vous donne et parlez-moi le moins possible de votre époux, le Monsieur avare…

— Mettez que je n’ai rien raconté de pareil. Vous en avez, vous, une mémoire ! C’est son droit, puisque je suis dépensière. Ça se balance. Non, je n’ai plus peur de vous. Ce qui arrive, c’est toujours comme en rêve. D’ailleurs les cartes m’avaient prévenue que je rencontrerais un prince masqué dans un bal de mi-carême.

Elle se blottit au fond de la voiture, s’arrange un manteau avec la fourrure d’ours et tend ses jambes, correctement gantées de soie jaune, hors du fourreau bleu-marine de son tailleur. Il n’y a point de provocation dans ce mouvement spontané. C’est simplement la sensation d’être enfin à l’abri, de ne plus avoir froid, de jouir d’une normale béatitude physique.

Je regarde ses jambes. Jolies, du mollet, un peu fortes de la cheville et le pied trop large. Si on portait encore des bottines, elle serait obligée d’adopter une pointure plus grande que celle de ses souliers découverts. Elles sont tout de même enragées, les filles de notre peuple, de se chausser comme ça ; et avec ces bas universellement de couleur ocre délavée qui leur font, à elles et aux voisines de trottoirs, des jambes de Javanaises ou de Peaux-Rouges, elles vont dans la boue, se mouillent, sont obligées à des raccommodages incessants. Il est vrai que pour Bouchette cela fait partie de son métier, le remaillage.

Malgré moi, à cause de quelques légères imperfections, je pense aux jambes de l’autre. Je ferme les yeux. Gainées de Chantilly, on voyait la peau transparaître sous la soie et c’était un rayon lunaire traversant un nuage, une clarté se ramifiant sous une fumée. Ces jambes-là, je ne pouvais pas les regarder sans devenir fou. C’était vraiment, pour moi, l’évocation du temple par ses vivants piliers.