Elle hoche la tête, subitement grave :
— Oui. J’ai songé que j’avais été malhonnête, avec vous, si gentil. Et puis j’ai parlé de vous à des gens. Ils m’ont dit que vous me faisiez bien de l’honneur de vouloir me copier pour les illustrés. J’ai des amies dans la couture qui se sont fichues de moi : « Ton portrait par Alain Montarès, tu en as de la veine, toi qui es laide ! » On me trouve laide à mon rayon. Je sais bien que je ne suis pas la beauté pour cartes postales, pourtant j’ai de la ligne et si je voulais être mannequin, je gagnerais davantage… c’est mon mari qui ne veut pas. Ce matin, en essayant mon tailleur, je m’aimais tout plein.
— Et le rhume de cerveau ?
— J’en ai vu d’autres ! Je n’ai pas toujours eu de feu, chez nous, j’ai jamais rien attrapé.
— Bouchette, vous êtes adorable. Enfin, où allons-nous : théâtre, cinéma, dancing, goûter, quoi ? En attendant… la pose, je voudrais vous distraire. Vous avez tellement l’air d’une petite fille.
Elle laisse tomber ceci, qui me stupéfie, vu la saison, d’une voix tout angoissée de désir :
— J’aimerais tant aller à la campagne !
— Vous voulez dire au Bois ?
— Oui, pourvu que je puisse voir des arbres et de l’eau… et me promener assise dans des endroits où on arrive toujours si fatigué, quand on va les chercher à pied ! Paris c’est trop grand et la campagne c’est trop loin. On reste comme en prison dans son idée de sortir. Depuis que je suis née, je ne suis jamais sortie de la ville ! Et j’ai toujours eu envie d’aller ailleurs ! (Puis elle s’écrie avec une magnifique inconscience, peut-être pour échapper à son émotion :) Ah ! vous en avez une chance, vous, de pouvoir vous promener sans payer de taxi.
Je lui tiens les mains.