Bouchette s’anime, je crois qu’elle raconte l’histoire de son union libre, ou de son mariage, elle affirme et je finis par écouter :
— … Oui, c’était un enfer, chez mes parents. Le père abruti à ne plus pouvoir manger sa soupe tout seul et la mère toujours exaspérée à cause de mon frère, au front, dont on ne recevait pas de nouvelles. A l’atelier, ça ne marchait pas mieux. J’étais en apprentissage pendant les bombes. Il fallait voir mon trac dans les rues ! Les meilleures clientes étaient parties et, bien souvent, quand on allait livrer les commandes, on ne rencontrait plus personne. Puis, je devais servir les premières, leur porter leurs lettres à la poste pour leurs poilus et leur enfiler leurs aiguilles quand elles pleuraient en lisant les réponses. Si j’ai appris à coudre et à broder, ce n’est pas leur faute ! Il y en avait une qui était très méchante parce qu’elle avait plein de boutons sur la figure. Elle m’appelait Petit-Suisse à cause de mon teint blanc. C’est celle-là qui m’a cherché quelqu’un pour ne plus avoir à laver la vaisselle en rentrant chez nous. Alors, dès mes quinze ans, elle m’a fait faire la connaissance d’un commis en représentation, un commis aux halles, pour ses débuts, il s’est mis dans les étoffes plus tard. On en faisait des métiers différents pendant la guerre ! J’ai demandé à réfléchir… j’ai réfléchi longtemps, parce que je me suis tout de suite aperçu que ce garçon-là était un renfermé. Et il est arrivé ce qui devait tout finir. Je suis sa femme, quoi ! Nous nous entendons très bien. De noces ? Il n’y a pas de noce à vous conter, monsieur Montarès. Ça ne se passe pas comme dans votre monde où l’on ne pense qu’à ça ! Ni mon père, ni ma mère, ne voulaient de ce mariage. On n’a pas eu de fête, mais c’est moi qui ai déniché notre jolie mansarde et même que le loyer est à mon nom, c’est moi qui le paie parce que lorsqu’on est dans le commerce, on ne sait jamais…
C’est navrant ; elle n’invente pas. C’est tellement plat, terne, dépourvu de toute fraîcheur d’idylle, que ce doit être arrivé, et ce qu’elle cache avec soin, je crois l’avoir deviné depuis le début de notre aventure. Ils ne sont pas mariés, collés, simplement. Ils s’épouseront quand ils auront réalisé les sommes proportionnées à leurs respectives ambitions. Ces sortes d’associations ne sont pas rares dans tous les mondes actuels. L’argent d’abord, l’amour ensuite ou ce qui en tient lieu. Or, le diable a surgi en ma personne, le vieux diable incorrigible, et l’œuvre de la tentation, le désir de savoir, l’éternelle comédie du paradis terrestre recommence !
On a parlé de la tristesse de Satan. Hélas ! Je m’imagine Satan plus désespéré encore du désespoir qu’il peut créer, mais par anticipation. Il ira quand même au but mauvais, parce qu’il y est destiné de toute éternité. Il ne peut pas agir autrement.
Cette femme continue à me plaire. Je rêve, moi, d’une éducation plus complète, d’une matière que l’on pétrirait pour en refabriquer une femme nouvelle. Ce qui gâche tout, en amour, c’est qu’on ne peut pas être le premier sans se vouer à la trahison certaine. Ce n’est jamais par le plaisir que la femme fait sa première communion amoureuse, et elle ne sera vraiment la grande initiée que lorsque la satiété viendra pour son partenaire. Il y aurait un réel avantage à laisser dégrossir la statue par des praticiens plus ou moins experts, l’artiste viendrait au moment de faire surgir les valeurs de l’œuvre et récolterait le bénéfice de sa virtuosité. (Ce que je dis là est l’enfance de l’art, car, dans l’antiquité, les phallus de bronze des temples d’Isis prouvent que les peuples, beaucoup plus proches de l’amour que ceux d’aujourd’hui, avaient déjà découvert cette brutale vérité.) Au fond, le rêve de tous les hommes ce serait de créer, artificiellement ou non, la poupée splendide dont on serait l’unique mécanicien, lui ayant appris à parler, à marcher… combien de temps ça pourrait-il durer ? Eh ! qu’importe le temps, en amour ! Une seconde ou des années, quand on souffre c’est toujours trop long, et quand on est heureux, c’est l’éternité, tout de même !
Un méchanceté me traverse l’esprit :
— Dites donc, Bouchette, vous avez connu votre mari pendant la guerre… c’était donc un embusqué, votre commis en je ne sais quelle représentation, légumes ou jersey de soie ?
Elle fait un geste de révolte :
— Oh ! non, non, monsieur Montarès. C’est un étranger. (Elle baisse un peu la tête, confuse :) J’aurais voulu ne pas vous raconter ça. C’est ça qui me gêne quand je parle de… mon mari. Il est Espagnol. Ce n’est pas sa faute ni la mienne. Seulement, mon frère et ma mère n’ont jamais pu le souffrir à cause de ça. Moi, gosse, je ne faisais pas de différence entre un Espagnol et un Français. Tout le monde se battait. Le plus fort, à mes yeux, c’était celui qui échappait à la tuerie en gardant le bon droit pour lui, comme de juste. Plus tard, j’en ai eu un peu de honte. Ça m’a fait attendre longtemps sans me décider. Mais vous savez, ce n’est pas le courage qui lui manque à celui-là. Il a fait tous les métiers pour gagner sa vie chez nous et honnêtement. Il sait se lever de bonne heure. Il ne perd pas son temps en beaux discours. Il ne raconte jamais rien. Il ne va pas au café, ne lit pas les journaux, ne s’occupe pas de politique. Ah ! s’il n’était pas tellement jaloux, soupçonneux ! Voyez-vous, quand on n’est pas du même pays, malgré qu’on se comprenne dans la même langue, je crois que ça ne peut pas s’arranger…
— Que pensez-vous de l’amour, vous, Bouchette, au moins d’après ce qu’on vous en a traduit.