Elle me répond spontanément, dans une véritable explosion de mépris :
— Ah ! quelle sale invention !
— Fichtre ! Vous êtes sévère pour la seule chose qui vaille la peine de vivre, madame Bouchette.
— La seule chose qui vaudrait la peine de vivre, monsieur Alain Montarès, ce serait d’avoir un bel enfant comme celui que nous avons vu passer tout à l’heure. Alors, oui, peut-être, ça nettoierait tout !
… Qui donc prétendait que la France, épuisée par sa fausse victoire, comme on l’est par une fausse couche, n’avait plus de cœur au ventre ?
Pour dissimuler une légère émotion, je lui fais un solennel salut en balayant la terre de mon feutre.
— Madame Bouchette, vous êtes une très grande petite fille et si vous ne savez pas ce que vous dites, vous le dites joliment bien.
Elle est toute rose dans son court tailleur bleu-marine. Son casque de satin noir lui tombe sur le nez, on ne voit plus que sa bouche frémissante, toute rouge d’en avoir osé tant. Elle doit rouler des larmes sous ses paupières dont les franges dépassent les bords de son chapeau, assorties à la plume couchée. C’est l’oiseau en cage donnant du bec sur les barreaux de sa prison qu’elle a voulu, raisonnablement, transformer en nid afin de s’habituer à son esclavage plus ou moins conjugal.
— J’ai dit une bêtise, murmura-t-elle, j’en conviens, mais c’est vous qui en êtes cause. Aussi pourquoi me demandez-vous ce que je pense ? Il n’y a pas moyen de vous entendre parler de choses plus drôles que ça ? Vous me donnez des nerfs comme lorsque mes soies s’embrouillent. Si vous me disiez quand vous ferez mon portrait ?
Nous sommes revenus à la voiture. Le chauffeur ouvre la portière avec un demi-sourire exaspérant. Il devine que ça ne marche pas très normalement pour le patron. Quel oiseau sauvage ai-je pris dans mes filets, moi, qui possède par métier le droit de choisir parmi tant de volières ? Il doit me trouver bien ridicule. D’ailleurs, je commence à l’être à mes propres yeux, ce qui me suffit.